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     Prendre de la hauteur

     
     

    Altitudes

      Le monsieur était déjà fort vieux quand on lui rendit hommage à Arles, et il était prévisible que cette expo, dans la ville devenue mythique pour l'art qu'il pratiquait, serait la dernière de sa vie. Je m'en veux de n'avoir pas été présente cette année-là, mais on fait comme on peut, pensant trop souvent qu'on a encore le temps. Une autre fois... La prochaine fois... Pourtant qui sait ce qui se passera d'ici là, immortels que nous voulons nous croire encore, de temps à autre ? Mais à quoi bon se morfondre sur d'inutiles regrets, alors que si on ne se décide pas à faire ou vivre quelque chose, c'est qu'on a toujours des raisons pour ça et cela, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. Je fus amenée à songer de nouveau à Ronis (dont une superbe expo a eu lieu il y a peu dans le 20e) au cours de mon petit-déjeuner de ce matin : l'écran bleu m'accueillit en plein milieu d'un reportage sur lui. Lui, le photographe humaniste, comme on dit de bien des photographes de l'époque. Je note tristement que, quand bien même on en aurait le talent, en photo, on ne peut plus être humaniste, car on n'en a plus le droit : puissant symbole de l'époque où l'humain reste, selon les lois, attaché à son droit à l'image, alors qu'il s'expose, de lui-même, partout. Mais c'est une autre histoire ; ce sont d'autres images. Et de même qu'on parle de ceux qui se sont déshumanisés, on voit ou entend chaque jour des gestes humains de secours, des paroles bienveillantes et des sourires, mais dans les coins. On ne parle jamais de l'humanité, la vraie. On n'a pas le droit de regarder en face l'humanité, la vraie. Aujourd'hui, Ronis et d'autres verraient leur œuvre triée sur le volet du droit. Triste tropique que cette ligne d'un des cancers du monde. Un de plus.
      Sur l'écran bleu de ce matin blanc on surplombait Belleville, on se promenait dans des rues sans voitures et avec une certaine nostalgie. Malgré la misère évidente. Bien vécue parce que partagée et solidaire entre les différents émigrés de l'époque, Italiens, Polonais ou autres, venus là. Superbes images d'antan, malgré tout, et belles images du parc-jardin en hauteur d'aujourd'hui, qui a remplacé un lieu qui lui, grâce à Ronis, existe toujours dans les souvenirs. Je me suis dit que je n'étais pas assez détachée des choses, que je ne les prenais sans doute jamais assez avec le recul nécessaire pour vivre sans être trop malheureux ; j'ai repensé alors à ce garçon vu hier sur un toit, pour lequel j'ai d'abord  frémi, imaginant le pire, en finissant par comprendre que lui aussi, se faisait, simplement, prendre en photo.

    Altitudes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    1 - Willy Ronis, Vitrier (Belleville), 1942 ... avec des reflets qu'il n'a pas décidé d'y mettre.
    2 - L'Oeil du Krop, Le garçon sur le toit (St-Germain-des-prés), 2019.

     


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