• AVEC LA PLUME (23)

     

    AVEC LA PLUME (23)

              La terrasse, inondée, au huitième étage, reflétait le ciel gris, lourd, et c'était comme un pont suspendu dans le soir de la ville.
    Elle imagina les passants étonnés de recevoir des gerbes d'eau de gouttières fichées à pic, à fleur de façade, et dégorgeant, irrégulières, par à-coups drus.
    Il pleuvait sans cesse dans cette ville ; la vue se brouillait, les cerveaux mollissaient et elle se figurait la scène lente de corps marchant dans la rue et se diluant, au fil des pas, au fil de l'eau, dans l'air chargé d'averses fines. Les vêtements, la peau, les organes, se morcelleraient doucement, et l'opacité ambiante ferait toute chair infinitésimale, l'effacerait dans le néant.
    Une lumière pointilla dans le ciel ; l'avion devait avoir la peau ruisselante comme un dauphin qui glisse dans les vagues, fort et souple comme lui. Il filait droit sur l'horizon.
    La nuit tombait vite, et chaque fois, cette sensation de fin du monde qui l'étreignait ... Jamais plus la lumière, vie éteinte, alors elle jetait vite un comprimé sous sa langue avant que son coeur ne batte trop fort et qu'elle n'entende plus que ce bruit-là, insupportable, jusque dans ses tempes.
    Un autre avion passa. Là où il allait, des femmes marchaient des kilomètres sur un sol crevassé, devenu minéral, pour rapporter un peu d'eau. Elle se souvint alors du Djurdjura, de Beni Yenni, et de ces dizaines de bidons vides, long serpent déroulé abouché à l'unique point d'eau du village. Et d'autres photos jamais prises de cet été-là, si lointain qu'elle pensait les avoir oubliées, se cadrèrent devant elle en même temps qu'une chaleur blanche, crissante, criblait sa tête de points douloureux : la mer qui s'éloigne en zigzags de la ville blanche sur le pont du bateau, une petite fille qui détourne son regard et sourit, à Tizi Ouzou, un minuscule restaurant enfumé, à fleur de rue, dans une ville au nom perdu, où elle avait mangé en se brûlant les doigts des petites brochettes d'agneau, épicées, dont le souvenir âcre, sucré, lui était unique.
    Le quartier était plongé dans le noir, panne de secteur sans doute, mais ça n'avait plus vraiment d'importance ; derrière ses yeux fermés, la lumière était forte et des odeurs s'étaient mises à danser. Elle n'entendit même pas le pylône s'écraser sur la terrasse, tandis que la foudre le brisait d'un éclair bleu.

     

                                                               Ondes de choc : photo et texte © Le Krop
     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 19 Août 2015 à 09:21

    Très beau texte et belle image également. Un instant d'abandon, un instant suspendu, un instant qui s'étire dans les souvenirs et qui permet de faire le point sur où on en est vraiment.

    2
    Mercredi 19 Août 2015 à 09:58

    Voilà un fort beau commentaire, Thierry : merci d'être passé lire ma prose, et d'y avoir ajouté ton ressenti.

    3
    Mercredi 19 Août 2015 à 15:10

    Hé bé ... je vous ai (presque) tous fait fuir ...   :-)

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