• Voyage autour d'ici

    Charmant pays de l'imagination, toi que l'être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je te quitte. C'est aujourd'hui que certaines personnes dont je dépends prétendent me rendre ma liberté. (Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre)

                                        

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    Voyage autour d'ici

     

    En cette veille de jour où nous allons être libérés (mais pas délivrés), une force invisible me fait reculer une fois de plus et revenir aux gras méandres de l'enfance. Le gras, c'est la vie, et ce que j'évoque ici, c'est celui de la terre, fertilité du terreau des avenirs. Même si je suis d'un pays de craie, où je vivais la terre comme minérale, et où ses plus persistants parfums me venaient de la sécheresse de ses étés.

    C'était alors un temps où, hormis l'école -ce qui n'est certes pas négligeable- et hormis les parents -ce qui l'est au moins aussi peu, négligeable !- la culture venait de la radio (la famille Duraton, Zappy Max) et d'une chaîne unique de télévision chez mémère (le petit théâtre de Claude Santelli, La séquence du spectateur, Lectures pour tous, les feuilletons -Le temps des copains-, pour citer ce que je préférais). Les livres ? Eh ben non, en tout cas pas tout de suite, et pas à l'école communale, à part le samedi tous les quinze jours (cette presque histoire-là).
    C'était aussi l'époque où beaucoup de démarcheurs passaient à domicile pour tenter de vendre leur onéreuse camelote. Les avons-nous tannés, nos pauvres parents, pour qu'ils achètent l'encyclopédie Tout l'univers, qu'un commercial leur présenta comme l'outil indispensable de tout écolier, sous-entendu comme l'acquisition indispensable par tout bon parent ! Ils s'y laissèrent prendre, alors que mon frère et moi les couvions avec des yeux brillants de désir, ne réalisant candidement pas combien un budget déjà chétif allait être grevé au point, on ne le sut pas mais on s'en rendit compte bien plus tard, de n'avoir probablement plus que la peau sur les os ...
    Ils nous aimaient au point de se priver pour nous faire plaisir. Tout l'univers devint en partie notre univers des jeudis. Ils ne regrettèrent jamais leur achat, fiers de donner un petit coup de pouce à notre culture et à une curiosité qu'ils estimaient de bon aloi.
    Nous avions chacun nos pages de prédilection : je me souviens de mythologie et de littérature. Comme les mêmes livres que je relirais inlassablement à mes filles au coucher quand elles seraient petites, je revenais sans cesse sur les mêmes pages, dans cette histoire en vingt-et-un volumes fermée, puisqu'à jamais sans suite, arrêtée dans le temps, et heureusement portant essentiellement sur des faits passés. Comme la basilique, je m'imaginais que tout ce qu'il y avait à savoir était là, à portée de ma main, que j'y trouverais tout ce qu'il m'était besoin de savoir sur le monde, comme s'il était figé à jamais ; n'est-ce d'ailleurs pas ainsi qu'on se l'imagine, longtemps, bien trop longtemps avant de se rendre compte de la cavalcade des vies et de ce qui les fait courir ?

     

    La fausse réalité des souvenirs. Et les cerveaux, fonctionnent-ils tous par analogie ?

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    Quand nous avons vidé, après leur mort, la maison des parents, c'est à moi qu'a échu ce trésor-là. Je ne me souviens pas l'avoir ouvert avant il y a quelques jours. J'ai consulté l'index et directement cherché les pages du Voyage autour de ma chambre, de "Joseph K" de Maistre : je mets des guillemets car il se trouve que c'était une erreur, et rien que ça, m'a déroutée. Il existe bien un Joseph, mais ici il s'agissait -je me le faisais confirmer aussitôt- de Xavier ... pas de quoi m'affoler mais quand même, mon souvenir était si précis ! Et d'où me venait ce K, érigé d'office, même si c'est une lettre qui m'est chère. Je m'emmêlai soudain les crayons. Souvenirs précis, affirmais-je ... voire ! Je cherchai, je parcourus ce volume, le dix-huitième : un peu plus loin que Voyage ... on parlait de Trois hommes dans un  bateau, de Jérôme K Jérôme ... J'avais, jusqu'à aujourd'hui ou presque, fait tremper dans le même chaudron des articles lus en même temps, pour peu que mon esprit ait fait le pont entre le voyage et le bateau. Un mot en entraîne un autre. Une image en charrie une autre. Strates. Superpositions. Complexité  des perceptions. En fait je suis coutumière de ces glissements, d'un nom se penchant vers un autre, de deux titres se mélangeant pour en faire un troisième :  titre-valise ... ; méprises ? symboles ? que sais-je encore ?   (Deux tableaux, La liberté guidant le peuple et La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi deviennent chez moi : La liberté guidant le peuple sur les ruines de Missolonghi.)

     


        Nits, Distance (sur YT ici)

     

    Sauts de puce lexicaux qui me la mettent à l'oreille. Beaucoup de bruit pour rien, me direz-vous ... anecdotes de peu d'importance, certes ... ces exemples minuscules seulement pour relativiser la véracité des souvenirs, insister sur le doute et la fragilité qu'ils disent, dessinent de nous et de nos certitudes. Se rendre compte qu'on s'est trompé longtemps est toujours troublant. "Non, je n'ai pas vécu ça, je m'en souviendrais ...", affirmé-je parfois à mes filles qui, assurées toutes deux en face de moi, ont le même souvenir sur lequel elles ne tarissent pas de détails, alors qu'il est complètement sorti de ma vie, en parallèle avec d'autres, pans noirs, que je sais avoir vécus, forcément (ruptures, chagrins, morts) et dont je ne me rappelle pas un traître moment. Où est-elle donc, la réalité des souvenirs ? Reste-t-elle dans nos cerveaux quand notre cœur a décidé de la chasser à jamais ?

     

    « écritDéconfiture »

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Mai à 17:38

    nos souvenirs deviennent ce que nous en faisons ... enfouis à tout jamais s'ils n'ont pas eu le charme de nous plaire ou exhibés à notre sauce quand le bonheur éprouvé fut si intense qu'il nous fallait broder sur la réalité ... 

    n'empêche, ça fait du bien de se souvenir ...

    amitié .

      • Dimanche 10 Mai à 18:24

        Je trouve aussi ... Merci. Amitié.

    2
    Lundi 11 Mai à 12:43

    OH cette phrase de Xavier de Maistre! quelle force, quel coup au plexus!

      • Lundi 11 Mai à 13:37

        Merci ...

    3
    Lundi 11 Mai à 16:20

    Je garde en mémoire certains souvenirs très précis, notamment celui de Pierrot mort noyé alors que j'avais seulement 8 ans. Je revois le corbillard passer et mes larmes. C'était mon grand copain. En fait, je me souviens presque exclusivement de mes cauchemars, conséquences de certains traumatismes remontant à l'enfance. mais j'ai également des souvenirs heureux que je cultive et que j'écris parfois, tout en sachant que cela n'intéresse que moi. Quant à mes lectures, elles sont été multiples (facile, mon père était libraire). Lectures dont mon père disait qu'elles n'étaient pas de mon âge... Ces lectures ont renforcé mon goût pour les mots, ont forgé en moi un appétit sans fin pour tout ce qui est livres. Même quand ils sont sérieux ou évoquent des domaines pour lesquels je n'ai aucune compétence. L'enfance, le terreau qui fait naître en nous des passions et nous amène sur certains chemins insoupçonnés.

      • Lundi 11 Mai à 16:40

        Merci à toi pour ce témoignage TRèS précieux !
        (Peut-être devrais-tu de temps en temps, sur ton blog, nous raconter ces souvenirs-là : je pense qu'au contraire ceux qui t'apprécient aimeraient les lire, si tu ne les trouve pas trop indiscrets ...)

    4
    Lundi 11 Mai à 17:08

    Les souvenirs forts sont, il me semble, liés aux émotions ressentis et les émotions restent très personnelles, ce qui ferait des souvenirs très personnels eux-aussi... À observer ! Bel après midi à toi.   brigitte

      • Lundi 11 Mai à 17:29

        Grand merci Brigitte. Bonne fin d'après-midi à toi aussi.

    5
    Lepiedboueux
    Lundi 11 Mai à 19:57

    J'en ai une bonne pile aussi de tout l'univers mais le commerce florissant, il y eut un peu plus tard toute la science.

    Ce dernier mois, je viens de faire l'exercice écrit de mon passé pro, et je me suis surpris de retrouver plus de détails sur les années 70 que 2000. Ce doit être un phénomène lié à l'age ou bien c'est une sensibilité plus "exacerbée" à la jeunesse qui fait qu'une mémorisation instinctive s'y produit. Alors un peu de concentration et elle revient étonnamment à la surface.

      • Lundi 11 Mai à 20:11

        Merci pour ton témoignage de vieux ! :-)
        Bises et bonne soirée Christian !

    6
    Mardi 19 Mai à 11:21

    Beaux souvenirs et regret cuisant : ne pas avoir conservé l'encyclopédie Quillet de mes parents, où il y avait de si belles planches... Trop de place, avais-je pensé alors, snif.

      • Mardi 19 Mai à 11:58

        On regrette tous des choses qu'on a laissé partir ... moi, même si ça n'a aucune comparaison avec la belle Encyclopédie Quillet, ce sont les Reader's Digest - même si sur le plan culturel bof - auxquels mes parents étaient abonnés (j'aurais dû au moins en garder une paire ... mais la place, comme tu dis ...). Je me rappelle mes deux lectures rituelles : "Enrichissez votre vocabulaire" et "La personne la plus extraordinaire que j'aie rencontrée" ... :-)
        Merci de tes passages en ce jour, Tania !

    7
    Vendredi 19 Juin à 12:20

    Nous avons la même collection! Je m'y plongeais pour la mythologie, aussi, et certaines bio d'auteurs, de musiciens... 

    Ton texte est fort, profond, qui nous emmène loin dans notre propre mémoire et ce que nous en faisons, bon gré mal gré. Les événements que l'on efface, par indifférence ou par protection, les émotions dont on aime se souvenir... Des choses violentes et des choses douces. La véracité du souvenir... parfois(souvent) revu à l'aune de sa propre perception, qui n'est pas celle de l'autre, des autres. Tout comme un témoignage isolé reste sujet à caution. 

    Il me semble souvent que je me souviens de tout. Je suis "réputée" pour avoir une mémoire d'éléphant, ça n'arrange pas tout le monde, à commencer par moi. J'ai souvent le sentiment de me souvenir de trop de choses, en fait. De temps en temps, un petit bouton reset, ça pourrait éclaircir un peu ce qui à force de s'enchevêtrer, devient touffu et illisible.

    Pfff, tu m'emmènes loin, là.

    Je t'embrasse.

      • Vendredi 19 Juin à 13:57

        Comme je te remercie pour ce partage de souvenirs. La mémoire ? C'est un engin d'une incommensurable complexité. Ce que nous en faisons est étonnant. Je n'ai pas de mémoire d'éléphant, puisque des pans entiers de ma vie ont disparu -je l'écris quelque part, les dénis de chagrins, d'évènements refusés, souvent, je ne sais pas vraiment, mais même des évènements "normaux", et je ne sais pas pourquoi j'ai oubliés ceux-là- mais en face, j'ai tellement de souvenirs d'école, de collège, de récitations jamais oubliées que ça fait rigoler mes proches (pourquoi je me souviens de la date d'anniversaire de Catherine Cheminant ou du noms de certain(e)s élèves de cette même classe alors que j'ai oublié quel jour mon premier petit copain m'a embrassée ???). Tu as raison, tout cela est bien touffu ... et pourquoi, parfois, un souvenir surgit-il comme un diable de sa boîte alors que rien, à ce moment, en tout cas consciemment, nous relie à cet évènement-là ? Bon, ça suffit pour aujourd'hui ... on pourrait l'une ou l'autre écrire des pages là-dessus, non ? :-)
        Je suis contente tu sais, de t'avoir emmenée loin ...
        Bises voyageuses.

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