• AVEC LA PLUME (18)

    AVEC LA PLUME (18)

      Geste auguste*

     

    L'été approchait et les semaines finissaient alors dans une nonchalance fébrile : c’était cours de dessin, une fête ! Au moins pour certains enfants.
    Quatre d’entre eux étaient installés autour d’une grande table placée dans la lumière et, faussaires frénétiques deux heures durant, toute une éternité, sans peur ils imitaient un tableau célèbre sur l’envers de vastes découpes de lés de papier peint où, âprement, s’attacheraient les couleurs.

                                                     -

    L’institutrice opérait un curieux roulement entre les élèves pour les envoyer à la table de la peinture en herbe. Chaque semaine, après la constatation amère de ne pas faire partie, là-bas, d’élus drapés dans leur superbe artiste, je réfléchissais, la tête dans les mains, aux raisons qu’elle pouvait bien avoir de choisir celui-ci ou celle-là : ce n’était pas l’ordre des noms, pas plus celui des tables, encore moins celui des âges, ni même le dernier classement. Je retournais le problème dans tous les sens, je ne comprenais pas, j'étais perdue.

                                                     -

    C’était la dernière semaine de travail avant les longues journées de flânerie ensoleillée qui, dans la cour, précéderaient les grandes vacances. Le regard tourné vers elle avec l’aplomb de l’ingénuité, j’attendais que madame Dacremont me fît signe de rejoindre le coin sacré où, j’avais vraiment de la chance, je devrais peindre cet après-midi là l’image d’un semeur que j’aimais et qui était accrochée dans la cuisine de ma grand-mère.

                                                     -

    Pas plus que les autres fois, ce jour-là, je ne fus appelée ; on  me laissa dans mon attente, les bras croisés, crucifiée, m’inscrivant sans que je comprenne pourquoi dans la marge, là où sont  corrigées les fautes en rouge.
    Sans un mot, je sortis de la classe, et m’en allais, dans le couloir, semer des larmes, comme autant de petits cailloux noirs dans le vert paradis de l’enfance.

     

     AVEC LA PLUME (18)

                                                                                 

     * L'expression est empruntée à un poème de Victor Hugo, Le semeur.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 29 Août 2013 à 06:20

    Excellent texte.


    Est-ce que je peux me servir de ta photo ?

    2
    Jeudi 29 Août 2013 à 09:52

    Merci, Mario !

    Oui, tu peux te servir de ma photo. Avec plaisir.

    3
    Jeudi 29 Août 2013 à 10:26

    Très beau texte "vignette" dans une belle langue qui fait plaisir à lire, j'aime beaucoup beaucoup cette phrase m’inscrivant sans que je comprenne pourquoi dans la marge, là où sont  corrigées les fautes en rouge

    En revanche, ce qu'il raconte me terrifie - et je sais qu'aujourd'hui encore, des instituteurs-trices, des profs peuvent encore agir ainsi! Certains par mesquinerie, d'autres totalement inconscients d'avoir "classé" leurs élèves dans des cases ...

    Est-ce ton histoire?

    Est-ce toi sur l'image "sage"?  :)

    4
    Jeudi 29 Août 2013 à 10:47

    Oui, c'est écrit à partir d'un souvenir perso ; et c'est une photo de moi.
    J'ai toujours adoré l'école. Mais quand je me penche sur mes souvenirs, je me rappelle plusieurs épisodes cruels et/ou injustes, car non pédagogiques, et incompréhensibles pour les enfants qu'on était alors. Inversement  à  aujourd'hui, nous étions trop passifs, et à l'instar de nos parents, nous ne remettions jamais en cause le pouvoir divin du maître ou de la maîtresse.

    5
    Jeudi 29 Août 2013 à 22:51

    Très beau texte et une photo amusante de toi...

    Bonne soirée.

    6
    Vendredi 30 Août 2013 à 07:17
    hurluberlulu

    Ce souvenir parle sans doute à beaucoup d'entre nous, à l'époque où, effectivement, le pouvoir quasi-divin de l'instit ne pouvait, ne devait, pas être remis en question. Et l'on se sentait coupable puisque la faute devait être forcément de notre fait. Et l'on ne savait pas pourquoi. Une forme de cercle vicieux dont l'origine tient à peu de choses finalement. Instits : lisez ce texte !

    A bientôt

    7
    Cbn
    Vendredi 30 Août 2013 à 09:17

    Je me souviens qu'une femme m'a raconté que son instituteur lui avait dit pour la réprimander:

    " quand on est pas jolie, on peut au moins être polie!"

    Elle a gardé le souvenir- stigmate de cette parole toute sa vie.

     

    cbn

    8
    Vendredi 30 Août 2013 à 10:04
    Pastellle

    Très beau texte avec une photo que j'aime beaucoup. 

    J'espère que tu as peint le semeur depuis ? 

     

    9
    Vendredi 30 Août 2013 à 12:43

    Merci pour vos quatre interventions.
    - à Pastelle : non, même pas ...
    - à Hurluberlu et Cbn : c'est générationnel, je pense, c'était comme ça partout, y compris dans les familles (je parle bien sûr de mon expérience des gens que je connaissais) ; pour être un peu brute de décoffrage, et pour le dire sans nuance, on se souciait peu de la personnalité et du confort moral des enfants, et on s'en soucie peut-être un peu trop aujourd'hui, mais je ne veux pas généraliser. Cela dit, loin de moi l'idée de faire le procès du corps enseignant : autres temps, autres moeurs. Et pour le coup, je ne critiquerai pas les instits d'aujourd'hui, qui, souvent, n'ont plus le soutien de personne, et surtout pas des parents.
    Enfin, même si j'ai d'autres souvenirs un peu amers, sans doute en raconterai-je encore, je persiste à penser que les moments que je passais à l'école étaient ceux que dans ma vie je préférais.

    10
    Vendredi 30 Août 2013 à 15:07

    C'est trop triste.

    11
    Vendredi 30 Août 2013 à 21:15

    Bah ! Tant que ça ?

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