• Dérouler

     

    Morts et vies

     

    - Tomi Ungerer est mort, me dit Léonie. Il est vrai qu'il était vieux.
    Je me suis souvenue qu'on était allées voir ensemble un film sur lui ... c'était il y a ... si longtemps que ça, me prouve mon billet de l'époque ! C'est vrai, beaucoup de gens meurent, et vieux, c'est normal, c'est le cycle de la vie. La roue tourne, dit-on encore. Images de cercles, de boucles bouclées. On revient au point de départ.
    Chaque mort qui nous touche nous renvoie à nos disparus, et aussi à notre propre mort, sans doute ; sans aucun doute.
    Il y a peu, les obsèques d'une vieille dame, même si je ne me la remémore pas vieille, m'ont troublée, et même plus, m'ont arrêtée. La mère de cette amie que je connus à l'adolescence, en ce temps-là.
    Cela faisait des années et des années que je ne l'avais pas vue. Mais elle avait eu sa place dans cette époque de la vie où l'on est, peut-être plus qu'en d'autres temps, à fleur de peau.
    La cérémonie avait lieu dans une autre ville, j'ai pris un train très tôt le matin. Il faisait noir encore. J'ai voyagé dans cette fin de nuit calme, intermédiaire, avec, rares, quelques réverbères sur le chemin.

     

    Dérouler

     

    Mais le cerveau et le cœur, a fortiori, ont des voies labyrinthiques. Pourquoi est-ce qu'au cours de ce très long chemin à pied entre la gare et le crématorium, je lâchai, envahie de solitude, d'angoisse, de fatigue ? Pourquoi l'oppression, le cœur qui cogne, le sentiment de gêne intense qui ne se calme pas, qui empire, au point d'avoir peur de mourir là, abandonnée, au bord de la route ? Quel dépit de se retrouver aux urgences d'un hosto, à passer des examens, avec, encore, en plus de la tristesse, le poids de la culpabilité de ne pas être avec eux, là-bas, pour partager et dire adieu à une autre Nicole, en même temps qu'à une page supplémentaire du passé ?
    - C'est bon, vous n'avez rien, dit-il . En tout cas pas "ça", pas "là". Alors, qu'est-ce que j'ai ?

     

    Je suis redescendue vers la gare où j'ai attendu, glacée, inerte, statique, amorphe, dans le froid, le train du retour. Je me suis alors réchauffée et j'ai tenté de faire le vide, de calmer le trouble et le doute. Et je n'ai plus voulu y penser.
    Je suis rentrée et il faisait presque nuit. Les réverbères avaient été allumés.

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 11 Février à 09:11

    On reste connecté avec ce qui se poursuit, ce qui s'arrête et les histoires qui nous ont accompagné. Grand artiste.

      • Samedi 16 Février à 09:43

        Merci Thierry.

    2
    Lundi 11 Février à 10:14

    Noirceur et lumières. je ne connaissais ce monsieur Ungerer, vais chercher.

    J'ai également remarqué qu'il y a des morts, proches ou lointains qui, pour l'époque de la vie où nous les avons connus, les choses que nous avons vécues avec eux, nous touchent et poursuivent à des degrés divers. Tu le dis si bien!

      • Samedi 16 Février à 09:42

        Merci ! Je crois que je n'avais pas mesuré la profondeur -en moi- de cet évènement. Onde de choc interne, peut-être. Merci !

    3
    Lundi 11 Février à 11:48

    c'est drôle comme un corps peut réagir au-devant de l'émotion, ses façons de faire me surprendront toujours, comment se fait-il que parfois nous soyons tellement forts à pouvoir se surpasser? alors qu'à d'autres moments tout se vide en nous, nous faisant croire au pire ?

    ouf toi il n'y avait rien? du moins pas là et pas ça !

    amitié .

      • Samedi 16 Février à 09:41

        Je m'extasie et m'étonne sans cesse en face de la complexité de nos corps, qui est une sacrée mécanique, et une mécanique sacrée. Et souvent je m'étonne, malgré les dysfonctionnements, que ça puisse durer aussi longtemps, sans plus de pièces grippées ... :-)
        Merci à toi. Amitiés.

    4
    Lundi 11 Février à 14:57

    ... je peux comprendre ton angoisse. Il m'est arrivée de ne pas pouvoir dire adieu à des personnes que j'ai connues, incapable de retrouver la foule dans le même lieu...Bises du jour

    Mireille du sablon

      • Samedi 16 Février à 09:39

        Non seulement j'ai éprouvé un sentiment de frustration, mais presque de ... trahison !
        Merci, Mireille. Bises.

    5
    patrick
    Lundi 11 Février à 22:11

    le cœur brisé n'est pas toujours qu'une image.....et des chocs émotionnels comme celui ci sont parfois redoutables .

    Prends bien soin de Toi .

    Et si j'ai moi même  moins connu cette "autre Nicole" que toi, la lecture des avis de décès dans la Gazette régionale (à laquelle je reste accroché), m'a aussi filé un sacré choc.

    Les années Lycée, celles où l'on est, comme tu le dis si bien "à fleur de peau" , viennent à nouveau carillonner à la porte de ma mémoire .....pour rappeler sournoisement que 45 ans ont passé...

    Et comme Time waits for no one , la question de plus en plus obsédante reste Who's Next ?

     

     

      • Samedi 16 Février à 09:38

        Nous sommes des drôles d'animaux ! Cette étrange journée et les étranges souvenirs que j'en aurai à jamais m'étonnent encore après ... comme si ça avait été un voyage intérieur surréel. Euh ... je vpoudrais quand même être bien sûre qu'hormis ma sensibilité parfois exacerbée, je n'ai pas une angine de poitrine ou une connerie du genre ...
        Merci à toi, Patrick dont je remue (trop?) les souvenirs de quand on était tout jeunes !
        (Tu sais que Philippe Manœuvre, dans le dernier bouquin où il re-raconte  sa vie, évoque le mari de Nicole, M. Buy, et les voyages que nous faisions avec lui, avec eux, à Paris, à l'époque, quand nous étions au lycée de Châlons ... il cite d'ailleurs des noms, y compris celui de la fille avec qui il sortait à l'époque, je m'en souviens, c'était une petite ronde avec de très longs cheveux blonds ... j'ai juste regardé en diagonale et suis tombée là-dessus, ça m'a fait drôle !).
        Je t'embrasse.

    6
    Mardi 12 Février à 11:34

    Je m'approche de la dernière ligne droite et je ne veux pas y penser. Je m'échappe...

      • Samedi 16 Février à 09:28

        Nous sommes deux alors, et même bien plus que ça ! :-) Et comme c'est inéluctable, irréversible, il faut, comme on dit, faire avec, admettre ... et ... vivre !

    7
    Mardi 12 Février à 15:48

    A chaque disparition, ma mémoire se met en branle et me donne des coups de griffe. Pourquoi la mort nous perturbe-t-elle au point qu'on peut sombrer dans l'inconscience ? Peut-être une manière de se protéger... Vraisemblablement, une fatigue à laquelle nous ne prêtons pas attention suffit, alors la moindre nouvelle accentue nos émotions et notre cerveau devient incapable de gérer autrement qu'en s'écroulant. Il y a refus des évidences quand elles nous touchent de trop près.

    Apparemment tu as eu un malaise et tu as dû t'écrouler. Le passage par l’hôpital a été rassurant, alors tant mieux. Prends soin de toi chère Nikole.

      • Samedi 16 Février à 09:27

        Depuis cet évènement, je suis un peu inquiète ... et si ce n'était quand même pas que psychologique ? Je vieillis mal, j' hyperbole bien trop de choses. Il me faut apprendre le retrait, le recul, l'auto-protection, peut-être. Merci pour tes mots !

    8
    Mardi 12 Février à 16:33

    Sans voix je suis...Quelle fidélité à l'amitié pour vivre une journée pareille !...

    Je ne connaissais pas Tomi Ungerer... Je t'embrasse Nikole.

      • Samedi 16 Février à 09:24

        Contente de t'avoir fait découvrir cet artiste. Et ... merci Eva ! Je t'embrasse.

    9
    Mardi 12 Février à 19:40

    Il est des moments comme ça, où l'on a l'impression que la vie nous glisse dessus ; une "drôle" d'impression d'être dans une autre dimension... On reste las, planté, "triste comme un menhir". Mais toujours debout...

      • Samedi 16 Février à 09:23

        Tu m'as fait sourire avec ta citation dont j'avais oublié la ref ! Oui, debout ! :-)  (et si ça pouvait être aussi longtemps que ledit menhir !)

    10
    Mercredi 13 Février à 18:50

    Le grand Tomi est parti mais il laisse derrière lui beaucoup de cadeaux, de belles traces... Les gens qui nous quittent laissent aussi les leurs, plus ou moins profondes, et quand elles sont profondes, nous sommes secoué(e)s, tu en as vécu la douloureuse expérience... Ainsi va la vie ! Bises.  brigitte

      • Samedi 16 Février à 09:21

        C'est comme tu le dis, ainsi va ... la vie ... Merci, je t'embrasse.

    11
    Vendredi 15 Février à 14:17

    Meme éteinte,la Lumière reste toujours allumée quelque part .....Prends soin de Toi,Nik' ....Bises .....

      • Samedi 16 Février à 09:20

        J'espère ... merci d'être passé ici l'ami !

    12
    Mélusine
    Dimanche 17 Février à 21:41

    Si je n'avais pas l'océan à proximité, je ferais malaise sur malaise... Vivre auprès de lui prolonge l'existence. Viens...

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