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    Chou blanc propos fortuits

     

    Bis repetita. Me revoilà devant la télé avec mon café. Tard. Décalage des rythmes hors contrainte. Des jours que je reste enfermée dans cet appart comme une moniale en en appréciant le silence et mon unique rythme, justement. Et voilà-t-y pas que j'apprends via la lucarne grise que depuis potron-minet, place de la Bastille (pas très loin de chez moi), des dizaines de tonnes de fruits et légumes sont vendus à prix coûtant par des producteurs d'Île-de-France en réaction aux produits importés, à leurs dépens à eux. Deux raisons pour y aller : défendre les producteurs locaux, et le faire à un prix intéressant.
    Je suis donc sortie de ma retraite volontaire pour aller faire des courses, satisfaite au passage à l'idée de peut-être épingler dans ma boîte à images un bout d'affiche ou deux. Ce fut le cas ; les couloirs du métro sont longs à Bastille, et un déchireur avait dû passer par là peu de temps avant.

     

    Sur (la) place

     

    Je sentais une présence, comme si quelqu'un me regardait prendre les photos ; je me suis dis que peut-être la personne se demandait pourquoi je faisais ça. Je suis sortie, ai commencé à chercher les producteurs maraîchers ... mais à part le vrai marché qui se tenait là, rien qui ressemble à ce que j'avais vu aux infos, nul panneau de revendications, pas de cagettes de salades pour ma balade ; pas de prunes à vendre ou de melons pour peu de ronds ... rien nada quetchi et peau d' balle ...
    J'ai alors demandé à un homme qui marchait près de moi s'il savait. Non. Il cherchait aussi. Nous avons marché ensemble, un peu plus loin, en devisant : Je vous ai vue prendre des photos d'affiches tout à l'heure. Ah ! je savais bien qu'on me zieutait ! Lui même avait été photographe pro, plus vraiment maintenant, mais préparait un bouquin sur Marianne Peretti et Niemayer. On a marché encore et causé. Mais au bout d'un moment, y'en avait marre d'avoir notre cabas vide. Avec mon oreille qui traînait un peu, j'ai entendu la conversation de deux femmes qui discutaient de ça aussi. Oh mais y'a longtemps qu'i sont partis, i z'ont tout vendu ! Foutreciel, des tonnes quand même ! Faut se lever aux aurores si on veut se faire son petit rata écolo pas onéreux ! Et on s'est mis à discuter avec une des deux femmes qui restait, je ne sais même plus pourquoi ni comment là, tout de suite, discussion à bâtons rompus (surtout elle). Nous étions là, trois (semi-)vieux des années 50 : elle parlait art et politique, politique et art, racontait des déboires avec la mairie et avec des sales affistes (son atelier d'artiste jouxte une mosquée ; les "autorités" ponce-pilate, voire pire), ses craintes, sa déprime en face du monde et de sa décadence religieuse-extrêmiste, son amour de l'art et ses limites, la liberté artistique, le manque de liberté artistique -pour certains-, l'art d'aujourd'hui à la Jeff Coons, sa peine en face de certaines situations. Elle racontait des trucs horribles qu'elle voyait de la vie de certains, plutôt certaines d'ailleurs, dont je n'aurais pas supporté le quart, mais réels, ce n'était pas une mytho, juste quelqu'un qui disait ce qu'on voudrait ne pas (sa)voir, mais qu'on devine sans peine, et avec révolte et chagrin, quand on ne le vit pas directement. Il n'y avait même pas de haine dans son discours. Des constatations. De tristes constatations.
    Nous sommes restés tous les trois comme des piquets, une heure, plus même, à l'écouter et à parler un peu quand même, en rigolant par intermittence d'anciens trucs de 68 et des années qui suivirent, et on aurait dit des vieux cons anciens pacifiques se remémorant des trucs qui n'existent plus, en se demandant quoi faire pour que les roses recommencent à pousser. J'ai dit : C'est foutu. J'en ai marre, j'ai de plus en plus souvent envie de me mettre la tête dans le sable. Elle a dit : Non, faut pas baisser les bras. Faut se battre (se battre ? comment ?). On est nombreux à avoir conscience des véritables problèmes (mais les résoudre, ventrebleu, les résoudre ! ?)

     

     
    Beatles, une version acoustique de Revolution (vidéo ICI)


    Nous nous sommes séparés. Le temps était gris, à l'orage. La sculptrice nous a claqué des grosses bises sur les joues en espérant nous revoir. J'aime bien ces surprises de la vie qui font les rencontres avec des inconnu(e)s, des discussions sur le pouce (gros, le pouce). Mais je repartais avec une sensation aigre-douce dans le cœur, des sentiments partagés ; depuis que je suis souvent autruche, j'aime pas qu'on me sorte la tête de l'oubli : la vérité crue me blesse, les peines racontées me blessent : c'est un peu lâche et très puéril, oui, sans doute ; mais chacun se protège des cauchemars comme il peut. Et pour me rassurer, quand je l'écoutais parler, je pensais au passé, à tous les massacres, en me disant : ça recommence chaque fois, mais les êtres s'en relèvent toujours. Toujours. Même si l'expérience ne semble pas souvent leur servir, même si la connerie dangereuse de façon inouïe, continue de régner, la race humaine est toujours là, la planète toujours pas explosée. Auto-persuasion. J'ai beaucoup de mal à me détacher. De tout. Des êtres. Des choses...

    Et puis j'ai repris le métro dans l'autre sens, le sac à dos vide et le cœur un peu serré. L'atmosphère de la rame était tout autre, et, comment dire, pleine de ... douceur ... ben oui, c'est ça, de douceur : les gens étaient calmes et j'ai vu des sourires. Et puis il y a eu cette petite fille que son père a pris dans ses bras avant qu'ils ne sortent, dans un geste qui pour moi, d'un seul coup, a concentré toute la tendresse du monde.

     

    Sur (la) place

                                    Photos  affi©he et ©âlin par le Krop

     


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