Hommage
Marc Riboud
©aptures d'écran faites par le Krop
Le photographe vient de mourir. Il était vieux mais c'est la maladie qui a eu raison de lui : le crabe (je suppose, puisqu'il est question de longue maladie), comme tant d'autres. Mais il y a plusieurs types de longues maladies.
J'ai eu l'occasion de voir deux expos du monsieur, il y a deux ans, et l'année dernière. La première, je la garde au cœur avec une belle douceur, parce qu'elle faisait partie d'une brève escapade en Normandie avec mon jules, à Granville, que j'ai découverte à l'occasion, et qui a beaucoup de charme. Il faut dire que la ville se trouve au bord de la mer ... L'expo s'appelait : De grâce, un geste. Et je lui en ai trouvée, de la grâce.
(on reconnaîtra la photo célèbre de la fille tenant une fleur devant les armes)
C'est un texte de son épouse, Catherine, qui parlait du photographe et de son travail : Comme la peinture avant elle, la photographie est un art du silence. Pas de mots, écrits ou dits, pas de démonstrations, pas de bavardages. Les gestes, les attitudes des corps, l'expression des yeux et des traits du visage, nous parlent un langage sans parole... et sans mensonge. Ce langage visuel a toujours été le langage préféré de Marc Riboud. Dans cette exposition, pour la première fois, il a choisi de nous montrer comment les mouvements des corps peuvent nous dire les joies, les chagrins ou la lassitude de ceux qu'il a rencontrés un peu partout dans le monde. [...] Ces adultes et ces enfants en mouvement ou au repos [...] semblent "arrêtés" dans leur vérité, arrêtés ou fixés mais pas figés car leurs gestes continuent en nous et poursuivent leur course dans notre cinéma intérieur selon le rythme, la lenteur ou la rapidité que nous leur donnons.
(Et sur celle-ci, le nom moins célèbre peintre de la tour Eiffel, une photo -le vide et l'absence de peur- qui me fascinent et que j'ai toujours présente dans mon bureau)
Les photos étaient interdites, mais comme d'hab, etc., et les salles exposaient des photos selon des thèmes, par verbes : regarder, écouter, s'aimer, travailler : le programme de sa vie, en quelque sorte ! En voici quelques illustrations :
D'abord cette photo de 1956, Fabrique d'armes à la frontière avec l'Afghanistan : troublante. Par la relation de l'arme et de la personne, et qui me semble bien jeune. Les garçons jouent à se battre, et la photo suivante prise en Angleterre en 1954 en sera un pendant étrange, comme une continuité virile de la guerre. Je ne sais ce que traduisent cette attitude et ce regard : du doute, de l'interrogation, de la peur ? Non... je ne décrypte pas. Mais cette proximité avec l'arme? De l'amour? Une proximité obligatoire et l'envie secrète de mieux comprendre? Mais comprendre quoi? L'inéluctable? de la violence et de la guerre? Cette photo m'a laissée et me laisse perplexe.
Et puis, il y a ces lumières ... ces balles ... ces trous dans la photo, cet impact de lumière ! Les photos des artistes dans les expos, les musées, ne comportent jamais (en tout cas moi pour l'instant je n'en ai jamais vus) de verres anti-reflet sur les œuvres : ce qui m'a toujours mise en rogne quand on nous interdit de prendre lesdites œuvres en photo. Que pensent-ils donc (les artistes, les ayants-droit, les musées, les galeries) qu'on puisse ou veuille faire de notre capture ? Je réfléchis d'ailleurs à l'instant que cette capture, précisément, sous cette forme, est une façon de se réapproprier l'œuvre, au présent et avec de nouvelles formes ... réapproprier, oui, et le mot dit tout !
Ici, en tout cas, et a fortiori, ce reflet apporte à mon avis une autre dimension à la photo, l'inscrivant dans une définition universelle de l'arme ; elle devient une photo symbolique. Et le jeune homme, dans cette arme
qui est en son pouvoir, voit l'avenir ; la mort des ennemis ; mais peut-être bien, aussi, la sienne.

Ainsi, ici, le reflet qu'on aperçoit sur le garçon avec son arme me fait dire qu'il faudra peut-être le cadrer ! :-) ...
Je plaisante à demi seulement, car même moi, j'ai joué avec des armes en bois quand j'étais gamine, aux indiens et aux cow-boys, et je suis pourtant devenue d'un pacifisme sans bornes, enfin, à une époque tout au moins, et je crains fort qu'aujourd'hui être pacifiste, ce soit être mort, trop souvent. J'avais un pistolet que j'avais peint en blanc et bleu (j'ai retrouvé ce souvenir le jour où j'ai découvert le film Dillinger est mort, à la télé, à cause du révolver peint).
De l'enfance, je préfère revenir à l'insouciance et au bonheur qui irradient des deux images qui suivent, de petits amis tendrement liés à Pékin ou de fillettes partageant des moments ensoleillés en Provence dans les années cinquante.
Je n'avais jamais parlé de cette expo. Même si l'occasion en est triste, ça me fait plaisir de revenir sur ces photos-là (que vous pouvez toujours voir dans un plus grand format si vous cliquez dessus, souvenez-vous en !)
Comme je vous le disais en début de billet, j'ai ensuite, à Paris, à la galerie Polka, vu quelques autres photos de Marc Riboud. Là encore, c'est Catherine Riboud qui les présente, et redécouvrir aujourd'hui le texte qu'elle écrivit alors prend une drôle de dimension, et serre le cœur. C'était en 2015 et l'expo, c'était : Marc vous sourit bien.
Marc aurait aimé être là au vernissage de son exposition, le 28 mai dernier, parce qu'il aimait montrer ses photos et parce qu'il aimait qu'on les aime, comme il avait toujours besoin d'être rassuré. [...]
Mais Marc, qui a 92 ans ce mois de juin, reste chez lui, immobilisé par la maladie contre laquelle il a lutté de toutes ses forces. Une maladie qui a grignoté chaque jour sa mémoire et une partie de sa pensée, et qui l'a privé de l'usage de ses jambes, ses jambes avec lesquelles il a tant aimé marcher sur les routes du monde pendant plus de quatre-vingt-cinq ans.
Mais Marc est toujours là, il écoute de la musique, il nous parle de sa voix impérieuse ou rieuse pour nous dire des choses qu'on ne comprend pas, il éclate de rire pour des raisons qu'il est seul à connaître, comme s'il avait encore de grandes réserves de rire à dépenser. Et de temps en temps "son" sourire tendre illumine tellement son visage que ses proches sont bouleversés de le retrouver encore plus lui-même que jamais... tel qu'en lui-même aujourd'hui la maladie le change.
Certaines de ces photos ont particulièrement attiré mon œil, ce sont celles-ci :
Des photos qui sont fortes, qui m'émeuvent, me choquent par leur impact. L'association des éléments, les scènes, les situations, la présence et la beauté de tout ça, de toutes ces personnes-là, me plaît et me parle. Me fait sourire, aussi, à cause ou grâce aux verres non anti-reflet, encore : la voiture américaine qui semble, en plus d'entrer dans le décor, entrer dans la salle d'expo, notre décor; le visage d'enfant mêlant le dehors et le dedans; le reflet bizarre sur la péniche au linge; ma présence en Alaska ...
Photographier, c'est savourer la vie. Et la vie serait si triste si nous ne rêvions pas de la changer. Ma meilleure photo sera toujours celle que je ferai demain. (Marc Riboud)















