Eklablog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Voyage autour d'ici

Publié le par Nikole

Charmant pays de l'imagination, toi que l'être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je te quitte. C'est aujourd'hui que certaines personnes dont je dépends prétendent me rendre ma liberté. (Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre)

                                    

                                                             clic pour attraper les livres

Voyage autour d'ici

 

En cette veille de jour où nous allons être libérés (mais pas délivrés), une force invisible me fait reculer une fois de plus et revenir aux gras méandres de l'enfance. Le gras, c'est la vie, et ce que j'évoque ici, c'est celui de la terre, fertilité du terreau des avenirs. Même si je suis d'un pays de craie, où je vivais la terre comme minérale, et où ses plus persistants parfums me venaient de la sécheresse de ses étés.

C'était alors un temps où, hormis l'école -ce qui n'est certes pas négligeable- et hormis les parents -ce qui l'est au moins aussi peu, négligeable !- la culture venait de la radio (la famille Duraton, Zappy Max) et d'une chaîne unique de télévision chez mémère (le petit théâtre de Claude Santelli, La séquence du spectateur, Lectures pour tous, les feuilletons -Le temps des copains-, pour citer ce que je préférais). Les livres ? Eh ben non, en tout cas pas tout de suite, et pas à l'école communale, à part le samedi tous les quinze jours (cette presque histoire-là).
C'était aussi l'époque où beaucoup de démarcheurs passaient à domicile pour tenter de vendre leur onéreuse camelote. Les avons-nous tannés, nos pauvres parents, pour qu'ils achètent l'encyclopédie Tout l'univers, qu'un commercial leur présenta comme l'outil indispensable de tout écolier, sous-entendu comme l'acquisition indispensable par tout bon parent ! Ils s'y laissèrent prendre, alors que mon frère et moi les couvions avec des yeux brillants de désir, ne réalisant candidement pas combien un budget déjà chétif allait être grevé au point, on ne le sut pas mais on s'en rendit compte bien plus tard, de n'avoir probablement plus que la peau sur les os ...
Ils nous aimaient au point de se priver pour nous faire plaisir. Tout l'univers devint en partie notre univers des jeudis. Ils ne regrettèrent jamais leur achat, fiers de donner un petit coup de pouce à notre culture et à une curiosité qu'ils estimaient de bon aloi.
Nous avions chacun nos pages de prédilection : je me souviens de mythologie et de littérature. Comme les mêmes livres que je relirais inlassablement à mes filles au coucher quand elles seraient petites, je revenais sans cesse sur les mêmes pages, dans cette histoire en vingt-et-un volumes fermée, puisqu'à jamais sans suite, arrêtée dans le temps, et heureusement portant essentiellement sur des faits passés. Comme la basilique, je m'imaginais que tout ce qu'il y avait à savoir était là, à portée de ma main, que j'y trouverais tout ce qu'il m'était besoin de savoir sur le monde, comme s'il était figé à jamais ; n'est-ce d'ailleurs pas ainsi qu'on se l'imagine, longtemps, bien trop longtemps avant de se rendre compte de la cavalcade des vies et de ce qui les fait courir ?

 

La fausse réalité des souvenirs. Et les cerveaux, fonctionnent-ils tous par analogie ?

Voyage autour d'iciVoyage autour d'ici

 

Quand nous avons vidé, après leur mort, la maison des parents, c'est à moi qu'a échu ce trésor-là. Je ne me souviens pas l'avoir ouvert avant il y a quelques jours. J'ai consulté l'index et directement cherché les pages du Voyage autour de ma chambre, de "Joseph K" de Maistre : je mets des guillemets car il se trouve que c'était une erreur, et rien que ça, m'a déroutée. Il existe bien un Joseph, mais ici il s'agissait -je me le faisais confirmer aussitôt- de Xavier ... pas de quoi m'affoler mais quand même, mon souvenir était si précis ! Et d'où me venait ce K, érigé d'office, même si c'est une lettre qui m'est chère. Je m'emmêlai soudain les crayons. Souvenirs précis, affirmais-je ... voire ! Je cherchai, je parcourus ce volume, le dix-huitième : un peu plus loin que Voyage ... on parlait de Trois hommes dans un  bateau, de Jérôme K Jérôme ... J'avais, jusqu'à aujourd'hui ou presque, fait tremper dans le même chaudron des articles lus en même temps, pour peu que mon esprit ait fait le pont entre le voyage et le bateau. Un mot en entraîne un autre. Une image en charrie une autre. Strates. Superpositions. Complexité  des perceptions. En fait je suis coutumière de ces glissements, d'un nom se penchant vers un autre, de deux titres se mélangeant pour en faire un troisième :  titre-valise ... ; méprises ? symboles ? que sais-je encore ?   (Deux tableaux, La liberté guidant le peuple et La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi deviennent chez moi : La liberté guidant le peuple sur les ruines de Missolonghi.)

 


    Nits, Distance (sur YT ici)

 

Sauts de puce lexicaux qui me la mettent à l'oreille. Beaucoup de bruit pour rien, me direz-vous ... anecdotes de peu d'importance, certes ... ces exemples minuscules seulement pour relativiser la véracité des souvenirs, insister sur le doute et la fragilité qu'ils disent, dessinent de nous et de nos certitudes. Se rendre compte qu'on s'est trompé longtemps est toujours troublant. "Non, je n'ai pas vécu ça, je m'en souviendrais ...", affirmé-je parfois à mes filles qui, assurées toutes deux en face de moi, ont le même souvenir sur lequel elles ne tarissent pas de détails, alors qu'il est complètement sorti de ma vie, en parallèle avec d'autres, pans noirs, que je sais avoir vécus, forcément (ruptures, chagrins, morts) et dont je ne me rappelle pas un traître moment. Où est-elle donc, la réalité des souvenirs ? Reste-t-elle dans nos cerveaux quand notre cœur a décidé de la chasser à jamais ?

 

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>