La plume du Krop
Un monde visible
Depuis qu'elle n'était plus aveugle, ses yeux, lui semblait-il, n'étaient pas assez grands pour avaler toute la lumière.
Chaque matin, au premier point rouge ponctuant la fin de la nuit, elle se levait d'un bond, hiératique, et regardait, longuement, les lourdes nappes de sang du ciel irriguer le néant qui, peu à peu, s'éclairait. L'horizon, proche alors, irradiait, écarlate, vermillonné, découpé des lames pures d'arbres encore sombres. Elle ne bougeait pas, la tête habitée, puissante et sage, le corps tendu d'énergie tellurique.
Elle ne se lassait pas de cette chaleur rouge des ciels du matin, et même les rares fois où, absente de son regard, elle n'était pas traversée par le feu tiède, elle crut, pâle et froide à ces moments-là, qu'elle allait en mourir.
Elle prit des caravelles, des trains et des bateaux, le cil collé contre les vitres de l'aube, et son iris alors se cerclait d'un reflet rouge, insolite et perenne.
Une chose, pourtant, la troublait, cette force chargée en elle, de sang virtuel, que devenait-il qui fût autre chose que de la joie contemplative ? Elle était enchaînée au ciel comme on l'est à un dieu ; elle pensait : la beauté se suffit-elle à elle-même ? et de ce jour elle douta.
La lumière rouge, longtemps, continua de l'habiter, mais elle vit qu'elle changeait, cernes lourds et peau si fine, presque transparente, sur les pupilles pleines.
Le jour où on la trouva morte, incompréhensiblement morte, les yeux à peine clos, et que le médecin légiste, incrédule et effaré, appuya doucement son index sur les paupières, deux rivières, flots rouges, incandescences, glissèrent en onde douce, tandis que son corps était baigné, soudain, d'un ruissellement flamboyant d'aurore.
Photos et texte : Le Krop.

