Plume de Krop
L'audace d'Anna.
Les nuits qui suivirent et pendant sans doute toutes les nuits bien des années encore, il reverrait ces moments en rêve, comme s'il avait pu les empêcher, les retarder, les ralentir : ils sont tous là, vieux copains maintenant, voisins familiers, rencontres d'amitié tendre autour d'une table, ils boivent du vin, le cliquetis des verres se mêle à la voix rauque, en sourdine, de quelque chanteuse de jazz qui berce leur début d'ivresse, et elle est seule à ne pas sourire vraiment, à être un peu ailleurs, déjà, même si elle sent avec reconnaissance et désarroi la chaleur du bras sur son épaule, protecteur sans être pesant, amoureux sans être cannibale, présent sans pour autant effacer sa propre présence.
Il se souvient qu'elle l'a regardé avec, avec ferveur, oui, c'est le mot qui lui vient à l'esprit à cet instant, comme pour lui dire quelque chose, ou, peut-être, le lui demander.
Il a ouvert la bouche et n'a même pas eu le temps de ne pas savoir quoi dire, elle avait déjà dégagé son bras, tendrement mais avec fermeté, glissait le pas jusqu'au palier, porte ouverte, et faisait la roue, alors que lui, bouche encore entr'ouverte, demeurait de pierre, comme si cette fixité-là avait pu figer l'autre mouvement, tandis que les convives commençaient à percevoir, vaguement, qu'il se passait quelque chose.
Dans un geste très doux, un mouvement de danseuse, le vol d'un oiseau d'ombre, son corps descendit lentement dans le vide de la cage d'escalier, et on ne voyait que ça, sa jupe sombre qui se déplaçait comme une tache ouvragée, dessin aux lignes mouvantes, jusqu'à ce contour définitif, veiné de rouge, sur la toile du carrelage de l'entrée.
C'est en regardant Daniel Auteuil dans Ma saison préférée, à la faveur d'une scène qu'il imagine dans le film, que je me suis rappelé une histoire que j'avais écrite, avec cette même image précise : c'est pourquoi je la ressors de mes tiroirs ... j'allais écrire de mes cartons ... comme si j'étais toujours entre deux lieux, entourée de choses qui voyagent sans que je les sorte de leur oubli.
Je me souviens que ce texte m'est venu peu après avoir vu un soir à la télé, il y a longtemps, un film dérangeant, terrifiant même, pour moi, avec Charlotte Gainsbourg, et qui avait pour titre Anna Oz.
