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Chronik (17)

Publié le par Nikole

 Mercredi 02 février

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Chronik (17)

 

    L'odorat est sans doute celui de mes sens le moins développé. Ce qui peut être pratique dans les grandes villes sales et polluées. Certes je ne me rendrais pas forcément vite compte que quelque chose crame, mais certains effluves me sont assez forts pour que je puisse percevoir avec bonheur l'odeur attractive du café le matin ou celle, suave et doucement pain d'épicée, mais qu'hélas je ne rencontre plus depuis longtemps, de la giroflée sauvage des jardins.

 

Dimanche 06 février

     Comme parfois, un mot a surgi de mon lit, Frank Pourcel !

  

 

Un instant seulement, avant que je me rendorme. Après vérification, le chef d'orchestre et compositeur (essentiellement de musiques de films) existe, enfin existait. Je ne me souviens pas que je le connaissais, mais il habitait probablement ma mémoire, comme d'autres, sans que j'en aie une trace consciente. En y réfléchissant, il vit sans doute derrière une porte dérobée, avec Paul Mauriat, Donald Caldwell et Roger Harth, Gilles Margaritis et bien d'autres confrères d'enfance télévisuelle ; j'espère pour eux qu'ils s'y entendent bien et qu'ils y ont chacun assez de place pour déployer leur art.

 

 

Lundi 07 février

    Même si j'évite de le faire, il me faut de temps à autre sortir de ma tanière et prendre le métro. Parfois, certaines personnes attirent mon attention, atypiques. La cinquantaine, sans doute, ce monsieur. Difficile de deviner les gens avec ces masques. Silhouette mince, sèche. Regard triste, ou aigri, ou les deux. Habillement discret et élégant, imper gris, chemise à petits motifs, boutonnée jusques en haut, souliers soignés, et un porte-document en cuir ocre, si plat qu'on pouvait l'imaginer vide. Quand j'ai pris place en face de lui, en quinconce, j'ai remarqué qu'il m'a très rapidement "inspectée" et "vérifié" quel type de chaussures je portais. Au bout d'un moment, je me suis assise de son côté pour être dans le sens de la marche. Je n'en étais pas très sûre avant, mais là, j'ai bien entendu qu'il bougonnait derrière son cache-visage noir. Il est vrai que les odeurs de la rame étaient désagréables mais j'ai quand même été étonnée de l'entendre éructer tout bas, "ça pue" et "boustifaille" : ça ne cadrait pas avec l'allure propre sur lui de rond-de-cuir de luxe que je le supposais être. Raide comme un piquet, il est descendu à la station Saint-Jacques. "Quartier chic", ai-je pensé.

 

Chronik (17)

 

 Mardi 08 février

    Chambre 7, deuxième étage, derrière des grilles pour la plupart fermées et dans des couloirs labyrinthiques où je me suis perdue, comme dans toutes les pérégrinations de mes songes : telle fut ma nuit. Comme dans un bateau immense et qui n'a pas de fin. Saint-Nazaire ... Amarcord ... Ce n'est pas la première fois que je vois des chiffres en rêve et j'aimerais avoir la clef de leur signification. Le jour où ils seront regroupés à être éventuellement calibrés pour le Loto, je ferai peut-être particulièrement attention ... Cela me rappelle un souvenir familial cruel. Parfois, rarement, le père allait faire un tiercé. Un jour, ma mère rêva trois chiffres, en lui demandant d'aller les jouer, car elle les voyait très présents. Le père, cartésien en diable, se dit, et lui dit, que c'étaient des conneries, et que le rêve n'était pas la réalité. Ma mère insista beaucoup, fébrile, mais assujettie à son mari, ne songea même pas à enfourcher son vélo pour aller à la ville -d'ailleurs, elle n'avait jamais mis les pieds dans un PMU, peut-être s'en sentait-elle intimidée- et rongea son frein, jusqu'aux résultats du tiercé, où sortit, avec une somme très importante, ses numéros gagnants. Je me souviens de l'atmosphère dramatique à la maison ce jour-là.
Je me rappelle les larmes de ma mère. Celles du père, aussi.

 

Vendredi 11 février

Chronik (17)

 

    J'ai bien trop longtemps cru à la pérennité des choses, des lieux et des amours. À la fixité du monde. Le monde est mouvement.

 

 Samedi 12 février

    Nuit de couloirs, de chemins perdus, intérieurs (bâtiment, examens scolaires ... "m'en fous si je le rate, je suis à la retraite mais je veux boucler la boucle !" ... tirer un papier pour l'épreuve d'anglais ... quelques mots ... acrostiche ...). Une nuit où j'ai beaucoup pleuré, sangloté parfois, car mon frère venait de mourir. Notre mère disait que lorsqu'on rêve que quelqu'un meurt, on lui ajoute sept ans de vie.

 *

    Hier déjà, certains avaient pris de l'avance. Ce matin, sous mes fenêtres, sur l'autoroute de l'Est, vers Paris, le défilement de véhicules est ininterrompu, semblable à un animal se déployant sans fin. D'accord ou pas, on ne peut qu'être étonné de cette persistance revendicatrice. À l'intérieur des réceptacles, enfermés, confinés dans ces voitures qui se suivent (pas de camions) ils doivent supporter facilement cette suffocation de la route avancée à pas minuscules en constatant leur nombre, impressionnant. Il fait soleil et la journée va être chaude !

 

Chronik (17)

*  

    Il faut passer outre le noir (ce n'est pas Soulages qui me contredira) et, avec confiance, revenir aux gris pour, peu à peu, être en quête du blanc.

 

Chronik (17)

 Soulages (1958)

Dimanche 13 février 

 

Chronik (17)

 

    Sans fin, et jusque tard dans le noir éclairé de leurs feux, des véhicules ont défilé sous mes fenêtres, anonymes, puis décorés de drapeaux, de klaxons et d'une volonté palpable. Que des manifestations d'une certaine envergure soient considérées (par les citoyens) comme positives ou négatives, elles sont rarement anodines et celle-là l'est trop peu pour que je ne me sois pas étonnée, en parcourant ce matin les chaînes-télé info, qu'on n'en parle pas (suis-je tombée au moment précis où l'on n'en parlait nulle part ? Peut-être). L'embranchement de Bercy n'est pas loin de chez moi, et j'ai quand même lu "en bandeau" qu'il y avait été arrêté et "amendé" trois cents véhicules. Comme dans (bien) d'autres cas, je n'ai pas aimé la façon dont le roitelet a traité la chose. Il a tout fait bloquer pour les empêcher de bloquer ... le paradoxe ne manque pas d'un certain humour noir. Ce matin, ça continue de rouler sous mes fenêtres et un brillant soleil. Je ne sais pas ce qui est prévu aujourd'hui. Et la Belgique semble encore loin.

 

 

 Lundi 14 février


    "Tu vas t'abîmer les yeux" disait ma mère quand, après des années de désert de livres, j'en récupérai pas mal des voisins et m'y plongeais alors. "Tu ferais mieux d'aller jouer dehors, de t'aérer !". Mais aux "grands espaces" la cellule sédentaire solitaire a longtemps été ma préférence. "Esclave de la télé" disait ma mère encore, quand je passais quelque chose comme plus d'une heure devant l'écran gris, à l'étage au-dessous, chez ma grand-mère, le dimanche après-midi, seule à regarder le théâtre de Claude Santelli. Ou, le soir, "Lectures pour tous". J'étais subjuguée.
Hier, j'ai renouvelé cet esclavage délicieux. Addictions des temps "modernes". Il ne faut pas commencer sinon on est foutu. L'appel de la suite. Et pour une série que j'avais déjà vue en plus (mais j'en oublie tant de choses, de ce que je vois, que je peux voir et revoir ce que j'aime avec presque le même sentiment de découverte, chaque fois).

 

(arte-tv)

 

Dans cette série-là, scandinave, une protagoniste est comédienne, et un passage évoque "La Cerisaie", de Tchekhov : Varia est poussée en scène en disant qu'elle a les mains gelées. Je remets depuis toujours la lecture des auteurs russes de théâtre renommés : le Pléiade de cet auteur (d'où me vient ce bouquin, il n'est pas à moi, je déteste cette collection trop fragile et pour moi faussement luxueuse, à part son prix) me tendait les bras, et je me suis dit que j'allais m'y coller avant de m'endormir. Pour ensuite feuilleter du plus léger, j'ai embarqué au passage un vieux Télérama au hasard de ceux que ma Toinette du deuxième me refile par paquets après qu'elle les a lus. Je n'ai pas tenu longtemps en Russie, même en m'appliquant. Dans ces premières pages, très vite, j'ai retrouvé l'histoire des mains froides et ne me suis plus attachée qu'aux phrases comme éparses, de celles qui pourraient me parler indépendamment les unes des autres, comme des citations, des bouts de sens. Et j'ai enquillé sur le magazine pseudo-télévisuel (que le "télé-spectatorat" n'achète pas pour les programmes, mais les articles) avec, sur la couverture, ce cher La Fontaine. J'y ai trouvé -bonne surprise- un reportage sur le LUMA arlésien et, suis tombée, ben oui ! sur un article relatant un ancien spectacle. C'était "La Cerisaie" ! ... DÉTAILS !

 

Mardi 15 février

 Chronik (17)

 

    Il est déjà tard ce matin. Le ciel en immenses traînées-balai blanches comme pour emporter quelque chose de nous avec magnificence.
Je me souviens très vaguement, enfant, d'un poème d'Hugo évoquant la négligence de quelque jardinier du ciel qui laisserait traîner les nuages ... je n'avais pas aimé alors cette lourdeur, ce style pompier. Un grand poète ? Lyrique, certes, me disais-je, mais grand ! Je préférais alors la presque chochoterie d'un Verlaine, le mystère attraction-répulsion (fascination, en tout cas, ça c'était sûr) d'un Rimbaud ou la beauté classique d'un Racine. De temps en temps, en cours de récitation, notre cher prof Échène nous faisait choisir un poème à réciter : je ne sais plus, curieusement, ce que je choisissais, mais je me souviens d'Elisabeth Georges emplie avec délectation des poèmes d'Hugo, qu'elle magnifiait par l'admiration qu'elle en avait, ses yeux immenses nous regardant un instant avant de déclamer en nous tournant le dos, par timidité, ou de Brigitte Petit la malicieuse récitant en riant : "Je ne sais rien de gai comme un enterrement/Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille ..." Pour le coup, Verlaine n'était plus triste, mais malicieux, lui aussi. Je me censurais déjà, je n'aurais pas choisi un poème que j'aurais alors jugé subversif, ou alors la mort était-elle un si grand tabou en moi que j'en éloignais les textes, je ne sais plus ce qui alors me traversait.

Chronik (17)

(Courbet, "L'enterrement à Ornans)

 Ornans : j'y ai passé une journée, il y a des siècles. J'étais tombée amoureuse de la maison de Courbet, qui surplombait la Loue. C'est un des endroits où j'aurais pu demeurer des années.

 

Mercredi 16 février

    Des dizaines d'années que j'évite. Mais j'ai fini par regarder (je ne me suis jamais décidée à lire l'histoire, que je dois avoir quelque part dans mon capharnaüm) "Moi, Christiane F ..." Dernier jour de diffusion. Alors bon ... Fille intelligente a priori que la protagoniste, ellipses peut-être dans le récit, mais je ne parviens pas à comprendre comment elle tombe, si vite. Je ne comprends pas le contexte familial, la mère paraît tout ce qu'il y a de plus normal. La drogue est partout ? Ben oui, elle est partout mais on ne nous met pas le couteau sous la gorge pour en prendre. Et en l'occurrence, le film donne l'impression que sa mère l'aurait écoutée, aidée, désintoxiquée. Alors devant ce document sordide du monde des jeunes et de l'héroïne, je ne parviens pas à comprendre, je ne parviens pas à avoir autre chose qu'une empathie humaine basique, mais agacée, voire en rage, parfois. Je l'ai contre la drogue en général, qui nourrit grassement une économie maffieuse, et ça, oui, ça me fait gerber.

 

Chronik (17)


Reste Bowie, caution musicale du machin, et idole adorée par la gamine.
Avec "Heroes" comme fil mélodique récurrent pendant le film :

 

Question merde injectable, le thin bonhomme -entre autres musiciens drogués de son acabit- n'était pas en reste, à Berlin. Moi qui affirme avoir du mal à dissocier l'humain et l'artiste (en général) j'ai écouté en boucle des drogués jusqu'à l'os -Bowie, justement, mis au pinacle bien longtemps et qui a toujours eu une place privilégiée, quoi et qui qu'il fût ("On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans", et quelquefois longtemps après) - amoureuse  de leur musique, d'un certain mystère, mais, candide ou ne voulant pas savoir ... la drogue était étrangère à ma perception immédiate, ou alors j'en éprouvais le frisson complètement virtuel de la voyeuse qui ne risque rien (et ne comprend pas tout). Compte tenu de ce que j'éprouve en taille de rejet vis-à-vis de ça aujourd'hui, je me dis qu'ado bien (trop) des choses m'étaient indifféremment étrangères. Et puis, c'était une autre époque assortie d'un autre contexte. Celle où je croyais par ailleurs  béatement que les demoiselles d'Hamilton avaient des vies de jeunes filles pures ... J'étais ignorante et me voilà dans une attitude morale, on m'a fait remarquer ça une fois, que j'en faisais une question de morale ... et alors ?

 *

La baguette est restée sur le comptoir de la boulangerie ... les trous dans la tête ... je fais attention à être concentrée mais ça ne marche pas à tous les coups ; quant aux choses à faire, si je ne les écris pas ...

 

Chronik (17)

 

Jeudi 17 février

    Je me suis regardé un autre épisode de "l'Héritage..." et me suis arrêtée, admirative, devant une image que j'ai trouvée très belle, celle-ci :

 

Chronik (17)

  
... qui, toutes proportions gardées, m'a rappelé cette œuvre-là, d'Hammershoi, pour laquelle j'ai une affection artistique et émotionnelle particulière et que je garde pas loin ... :

 Chronik (17)

 

 Vendredi 18 février

    Le vrai le faux. Le chant virtuel de cet oiseau était là pour me réveiller ... mais ce n'était pas encore l'heure : j'avais confondu les sons d'un réveil avec celui, ténu mais réel, du véritable oiseau, au chant identique, qui passait par la fenêtre entr'ouverte ...

 

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