KroniK70 (2023-semaine15)
Lundi de Pâques, 10 avril
Toinette. Elle est ma deuze, je suis sa cinquième. Seulement trois étages nous séparent. Un immeuble est une ville, une famille peut-être. On dîne. On rigole. Elle me fait répéter Chimène.
Mardi 11 avril
Le futur spectacle est un composé éclectique de scénettes. Quelle est la légitimité du Cid à notre époque dans un spectacle ouvert à tous ? J'ai été nourrie à l'école du théâtre classique, et ça a infusé en moi. La langue ne m'en est pas rétive, et j'aime les alexandrins, les rimes, les vers. Cette chanson de la littérature. Mais l'école aujourd'hui est différente, et tout le monde n'a pas été bercé dans sa scolarité par ces textes-là.
Nous avons joué notre scène. L'attention était étrange, presque froide. Et un rire a éclaté à la fin. J'en ai été troublée et je revois le visage du metteur en scène qui se tourne vers ce drôle de point, son regard figé, étonné, attristé ou incompréhensif, je ne sais pas. Séquence malaisante. Peut-être me fais-je mon cinéma.
Retour sous la pluie.
Mercredi 12 avril
Comme souvent, je rêve que je suis dans une université. En des circonstances que je ne me rappelle pas, un gros bol de borsch tangue dans mes mains en corolle. Au matin, je repense à ma mère et à celui qu'elle concoctait : je n'aimerais plus manger cette soupe de betteraves, sucrée, rouge profond, mais dans mon enfance elle faisait mes délices. L'assiette creuse était mi-remplie de pomme de terre écrasée, mi de soupe veloutée, et après avoir fait grésiller des petits morceaux de lard dans une poêle, ma mère en parsemait les patates. Le rituel consistait à ce que chaque cuillérée à soupe contienne les trois éléments : c'est ainsi, et seulement ainsi, que le goût en était parfait. Une alchimie que je me rappelle encore aujourd'hui. Nos racines -souvenirs, construction de la sensibilité- sont tellement, aussi, liées à la cuisine.
Plus tard, en épluchant, précisément, des pommes de terre, je me programme de la musique : un florilège de chansons de Todd Rundgren, et je retombe sur une chanson oubliée, vive, gaie, que j'aimais bien.
(ça date ...)
Comme d'autres musiciens, c'est par mon ptit frère que j'ai découvert celui-là : une de ses "idoles"-pop préférées. Il avait même je crois, sur la porte de sa chambre, une petite plaque de métal, que lui avait offerte son ami de toujours, Patrick (?). Le Todd en question m'a toujours paru être un génie, doublé d'un homme bien. Ce qui ne gâte rien, les concerts partagés avec les deux compères sus-évoqués, Jack et Patrick (Trabendo, Bataclan ...) m'ont laissé un très beau souvenir musical !
Jeudi 13 avril
En voilà pour tuer une oreille sensible, dit Bélise dans Les femmes savantes. Et pas que l'oreille d'ailleurs. Je pourrais ajouter ce que dit Macha dans Les trois sœurs : La grossièreté me blesse. Elle m'humilie. Je souffre du manque de finesse, de douceur ...
Est-ce que je ne vais pas pouvoir sortir un seul jour sans avoir les nerfs à vif des horreurs que j'entends, de la banalisation d'expressions insupportables ? Passage dans une supérette : deux ados, quatorze-quinze ans, plaisantent entre elles. De la même façon que je pourrais moi, dire : "Tu charries !", naturellement et en rigolant, l'une dit à l'autre : "J'vais t'baiser ta mère, walla ! " Je les aurais claquées. Le sens des mots, bordel ! La délicatesse ! La bonne conduite ! La discrétion, en plus ! Dégoût !
Samedi 15 avril
Au matin, le chant d'un oiseau, divin. A la fois acidulé et sucré. Exquis. Savoureux. Souvent, je me demande comment font les oiseaux quand ils ont mal à la gorge, qu'ils ont le gosier irrité ... oui, comment font-ils ? et que se disent-ils alors, à eux, aux autres. Ou ne (se) disent-ils pas ? Est-ce qu'un oiseau peut être aphone ?
Dimanche 16 avril
Mots changés. Page écrite, fausse manip. Envol. Vite recommencer, avec d'autres envols de plume, la mienne. Exercice. Partage. Envol, un autre, maîtrisé, celui-là.

