éKlats 20/52
Souvent, très, lorsque je n'écris pas, c'est que j'ai trop de mots en tête, qui se bousculent. C'est l'effet-entonnoir bouché, tout veut passer en même temps, ça se conglomère et ne respire pas, comme dans les transports en commun aux heures de pointe. Les miennes, c'est surtout le matin, comme si ma nuit s'était chargée non seulement des rêves mais aussi, semi-digérés mais restant dans le plexus scolaire, de tous les mots qui m'ont assaillie la veille, à un moment où je ne pouvais pas les écrire, les décrire : dans le métro, dans la rue. Chaque visage, chaque pas appellent en moi des mots que je ne puis poser si sur le trottoir ni sur la page, je passerais sinon mon temps à m'arrêter, stylo incernable sur une feuille de papier flottant au vent, à la brise des mots brisés dans leur immédiateté même à ce moment-là difficilement, impossiblement domptable. C'est que je suis habitée par les mots, toutes mes sensations se traduisent en mots. Et je me fais sans cesse piéger : faudra que j'écrive ça, et puis ça encore : c'est important. Important pour qui ? Pour moi, sans aucun doute, mais pour les autres ? Ce truc, là, l'universalité des ressentis ? Je ne suis même pas sûre d'y croire. Comme l'art brut, c'est de la littérature brute que la mienne. L'art brut est individuel : à l'origine, même si sa fonction -pour notre plaisir- a été détournée, il n'est pas censé être visible, il est le miroir personnel d'un être dans sa solitude, sa folie, sa marginalité. Son monde intérieur, intime.
Je me souviens de cette émission de télé jadis qui titrait : "Ah ! vous écrivez ?" Ce ton, mi-sérieux mi-gai, mi-moqueur mi-intéressé, dans sa forme, m'a toujours fait sourire. Et interroger.
La vie est la matière de ce qu'on a à écrire, à montrer : dans mon cas, ça marche aussi pour la photo. Tout ce que je produis, c'est dehors que je le trouve : est-ce que si je me plais tant à rester chez moi, ce n'est pas aussi parce que je ne vais pas me charger, encore et encore, de toutes ces images, de toutes ces paroles silencieuses que je ne parviens pas à garder en moi, et qui, tout en m'étant nécessaires, vont m'alourdir encore, au risque d'encombrer un monde qui m'est déjà, tellement, en surpoids ?!
C'est difficile d'avoir la tête légère, la caisse claire ! Et les pieds nus de cailloux.
Mon tambour à moi, c'est plutôt comme ça que je le visualise (Sina, drum cover : Wipe out, the Surfaris) :
Ma conduite vertueuse de la semaine : suis allée chercher le seau proposé aux habitants dont le contenu est destiné aux bacs à compost installés dans le quartier. J'aurai sans doute l'air un peu ridicule (à vrai dire je m'en fous) à remonter un bout de rue passagère, à pied, mon petit réceptacle marron à la main comme pour le promener !
Je suis étonnée de tout ce qui est autorisé au dépôt, quand je pensais ne pouvoir mettre que des restes végétaux, et encore, pas tous ... alors que selon le dépliant explicatif, sont autorisés, je cite :
- Fleurs, feuilles fanées
- Épluchures, fruits/légumes et restes de repas (viande, poisson, gâteau, fromage, pain)
- Essuies-tout [sic ! rhôôô la faute !], mouchoirs, rouleaux en carton et sacs kraft
- Thé et café, coquilles d'oeuf et coquillages
Je m'interroge mystérieusement sur les restes de repas !!! (du reste, je n'en ai jamais mais ce n'est pas la question !), sur les mouchoirs ! (donc certains types de papiers qui se décomposent, je suppose). J'ai demandé à la préposée au seaux ce qu'il en était : savait pas, la fille !
Les temps évoluent, pour ça au moins : je ne m'imaginais pas, citadine, avoir un jour la possibilité, et du coup le devoir, de recycler en vue de compost, a fortiori au sein de la ville ! Me revient, sous l'évier de la maison familiale, à Fagnières, l'espèce de cuvette horrible (dans ma mémoire), où la mère déposait régulièrement des restes marinant un peu avant d'atterrir dans le jardin sur le tas fumiéroïde. J'aimais pas du tout ... mais c'était la nature. En fait je préférais la ville au jardin, jadis, grosso modo, car la campagne était pour moi pleine de guêpes, mouches, moustiques, hannetons, vers de terre et tutti quanti qui me révulsaient plus ou moins. Même si au soleil, comme elle peut être belle la campagne, et beau un jardin ! Aujourd'hui, ces souvenirs d'une vie si, si lointaine me sont doux.


