Mouvements de foule
Dans mes rêves nocturnes, au moins depuis quelque temps, il y a toujours des groupes mouvants. Cette semi-foule s'estompe aux pâleurs du réveil. Glissant comme du sable entre les mains du réel.
Cette métaphore du sable, c'est celle que j'entendis en regardant un documentaire sur Joni Mitchell, qui largua sa demande en mariage de Graham Nash par télégramme avec ces mots : "Quand on serre trop fort du sable dans nos mains, il s'échappe". Elle avait peur de se sentir prisonnière de cet amour-là qui l'empêcherait de vivre son amour encore plus grand pour sa musique, qui était pour elle la liberté. Sans doute d'autres font-ils la même chose pour la littérature ou l'art en général : la créativité, quand elle se donne la liberté de prendre toute la place, peut-elle s'encombrer d'offrir des miettes d'amour à d'autres amours ? Tant d'exemples où les familles d'artistes étaient maudites, esclaves, malmenées, mêmes symboliquement, entourage qui ne servait que d'écrin à l'artiste.
Des mouvements de foule, dans ce même film, nous étaient rappelés, de Woodstock ou de Wight (lien musical). Elle n'alla pas au premier, attendue le lendemain dans une émission de télé importante pour elle (ses comparses plus chanceux et sans scrupule s'étant fait ramener pour la même émission en hélicoptère spécial !) Elle souffrit beaucoup au deuxième, envoyée dans la fosse aux lions devant une surpopulation agressive (sur-location, foule, tarifs élevés, clôtures déchirées) sous acide !
Tous ces "grands" mouvements passés qui nous furent vendus comme des moments historiques nous le furent comme étant positifs, ce que je ne trouve plus vrai aujourd'hui. Quand j'étais plus jeune, je me disais que j'aurais aimé être là-bas, mais les images qu'on nous en donne sont d'Épinal. Ce ne sont pas des révolutions, seulement des moments subversifs, et avec l'âge, ce mot a pris pour moi une drôle de couleur qui a mal vieilli, précisément. Peut-être parce qu'aujourd'hui je déteste de plus en plus ce que fait la drogue aux gens, et que je hais le fait que les gens qui se droguent ont les mains pleines de sang et nourrissent les vampires pourrissant un système déjà si malade de ses vices de pouvoir de l'argent. Je pense même, avec le temps, du mal de 68, où les honnêtes petites gens se sont fait avoir dans les grandes largeurs, ayant perdu tout contrôle aux mains de bourges d'un autre monde que le leur, et en remontant encore plus loin, de la révolution fêtée chaque 14 juillet, qui accoucha quand même d'un truc qui s'appelle la Terreur. Et la terreur, on sait ce que c'est. Les privilèges royaux ne furent jamais abolis, le monde d'aujourd'hui s'augmente de dictateurs pourris (et drogués pour une partie) qui se prennent pour des dieux. La même chose depuis toujours, avec des costumes différents. Je sais bien que ma culture historique est succincte et que j'en taille le tableau à la machette, au bas mot, mais ce n'est jamais qu'un ressenti qui ne fait de mal à personne : mes mots et mon impuissance restent ici, immobiles, inutiles.
Joni Mitchell je crois était (et est sans doute toujours) une personne pure, ne vivant que pour sa musique en défendant la planète, la nature, malheureuse de constater -déjà- sa destruction lente, et dévidant la poésie de ses mots d'une voix cristalline.
Ne pas être allée à Woostock, rétrospectivement, lui brisa le cœur : elle en fit une chanson (lien) pur sublimer le manque, et transmuer son chagrin.
Ô vous soyez témoins que j'ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte
Car j'ai de toute chose extrait la quintessence
Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or.
(Baudelaire)
(Photo : archives 2014, détail affiche lacérée arrangée)