Chronik (2)

Publié le par Nikole

 

Journal de  personne. Journal d'une personne.

Octobre, lundi 11.

 

Chronik (2)

 

    Il est des jours où j’ai l’impression d’avoir trop lu de Cioran. Ce qui n’est pas le cas, mais je connais la noirceur du bonhomme. Il n’y a pas si longtemps on me reconnaissait à mon rire, des années après. On ne me parle plus de mon rire. Mar me trouve noire dans ma façon d’être et je lui rétorque que ce doit être une vieille mélancolie slave, on dit ça, parfois, comme si des peuples charriaient des caractères ataviques. Je ne sais pas. Peut-être ne ris-je plus qu’avec discrétion. Et même en écrivant ces mots je ne veux pas tomber dans une auto-complaisance, une rechignade concon à honorer la vie alors qu’elle est si belle, puisqu’elle est là. Et quand elle est là, sa force, incroyable, écarlate et douce à la fois, devrait tout, absolument tout supplanter du reste. Pourtant, la première chose à laquelle j’aie pensé au moment d’écrire ces mots était qu’il n’y avait qu’un r (l’air de quoi foutreciel ?) entre mot et mort. C’est fantastique la langue, ses péripéties inouïes, homonymiques et jouées façon pirouette cacahuète. Mon initiale, N, se lit haine, et M, aime, ça ne dit rien et ça pourrait tout dire, parce qu’on se laisse vite prendre au jeu des symboles comme à un manège de superstitions folles qui pourraient tourner à nous en faire perdre la tête.

*

    Et en plus, horreur, damnation et pommes pourries, vous savez quoi ? Je crois que je suis en train de perdre le sens de l'humour.
Faisant remarquer à IL que j'avais l'impression de devenir de plus en plus irritable, cassante et intolérante, il me répondit cette phrase que je m'empressai de graver dans mon cabochon : En vieillissant, on perd en même temps la souplesse des articulations et celle de l'esprit.

*

     J'ai emporté "Moderato" chez le coiffeur. Et c'était vraiment bizarre de lire du Duras dans un environnement musical moderne assez fort, même si le salon était pratiquement désert, ce qui assourdissait un peu les contrastes. De cette femme, je ne me rappelle avoir lu que le "Ravissement de Lol V Stein". Mais je n'en ai plus le moindre souvenir, sinon que ça m'avait subjuguée. Faut-il relire ces livres-là qui nous restent beaux et mystérieux dans leur vague empreinte en nous ? Paradoxalement, et avec le recul de l'âge, je m'attendais à trouver le livre ennuyeux -on est parfois un peu snob, ou "suivant" des sommités professorales, quand on est très jeune et étudiant la littérature (ne pas oublier qu'un texte de Duras, envoyé anonymement, a été refusé par un éditeur)-. C'est loin de l'être, ennuyeux, mais c'est pour moi extrêmement intrigant ce style comme à ellipses d'infos sur les personnages. Je me faisais l'impression de tenir entre mes mains un vêtement élimé par endroits, et dans ces fragilités de tissu-là passait une lumière !

 

Mardi 12

    Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle habitude corporelle de me réveiller tard. Je ne comprends pas. Et sans même se coucher tard. Changement des organismes. Hier soir, télé. Policier. J'aime bien regarder les policiers. Mais les invraisemblances m'irritent. Le titre, déjà, est mauvais, "Jugé sans justice" et la raison même de l'histoire basée sur une invraisemblance, à laquelle s'ajoute une autre pour que l'histoire puisse avoir lieu : lamentable ! Et dommage, car le synopsis en soi était intéressant et plein de promesses. De plus, avec de bons comédiens. Culpabilité ou non ? Erreur sur la personne ou non ? Suspense jusqu'à la fin, ça c'était très bien. Et j'aime cette Ophélia Kolb, à qui je trouve un charme fou, et une façon forte et fragile de jouer.

*

    Aujourd'hui est un jour important : premier cours de théâtre avec une personne dont je ne connais pas plus que ce qu'elle nous a dit pour l'instant de ses attentes lors de la réunion de préparation ; des mots dits j'ai retenu "rigueur" et "générosité" : j'attends un exhaussement de quelque chose en moi, rien que ça ! On verra. Parallèlement, je continuerai probablement avec la fille, comédienne comme l'était sa mère, de notre Sylvie morte il y a peu de sa saloperie de cancer. Cours très différents. Et Didier, le veuf, assure l'interim : une histoire de famille. La pièce commencée par S. ne sera pas continuée par Marie et ça me va : je n'aimais déjà pas l'œuvre choisie en soi, mais la continuer eût provoqué en moi l'impression de traîner un linceul. On verra.

 

Mercredi 13

     Deux cours, presque enchaînés et entièrement différents, hier, calage d'horaires encore en cours. Deux moments insuperposables dans la manière, et c'était bien que ce soit le cas. La "nouvelle", Chantal, nous a pris un par une pour nous dire selon elle nos forces et nos faiblesses. Mon corps est raide dans le jeu (ce n'est pas une découverte !) et je ne maîtrise pas assez, délicat euphémisme, la respiration (je n'y suis encore jamais parvenue vraiment). J'agis "avec ma tête", je suppose aux deux sens du terme, et j'ai de la voix, c'est déjà ça. Je compte beaucoup sur elle pour apprendre à délier, développer mes gestes en accord avec les autres, plutôt que de rester isolée dans ma boule de distance et peut-être de sécurité, mais stérile. La fois dernière, elle avait parlé de la générosité des acteurs, ce avec quoi je n'étais pas forcément d'accord. Et je lui en ai dit deux mots, cette fois, argüant du fait que certains tirent la couverture à eux, se mettent en avant. Jouent perso. Ce qui précisément, pour elle, n'est pas le théâtre ... à plusieurs, on ne joue jamais ... seul. Elle a cité une vieille pièce où Maillan jouait avec Piccoli et où, même si elle n'a pas utilisé ces termes, la mise en avant que l'actrice exprimait dans la pièce en devenait indécente, par manque de partage. La moitié du public était venu voir jouer le texte de Koltès, l'autre uniquement Maillan ; seule une demi-salle s'était levée à la fin. Triste "casting" !
Plus tard, second cours, où  nous avons, avec Didier,
bien inventé et ri : machines infernales, tableaux et sculptures vivants ... réjouissant  ! Ça m'a fait, ça nous -je suppose- a fait du bien. Nous étions en comité réduit, les élèves ne semblent guère motivés cette année.

*

     C'est le treize octobre et ma cadette a aujourd'hui trente-quatre ans : passage douloureux, pour elle, pour moi, et partages incertains, pour nous deux. Notre vie est un long fleuve tout sauf serein dans ses fluidités. Alluvions. Je t'aime. Vis. Vraiment.

 

 

Publié dans Chronik, laforgue

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Z
Je vois que le syndrome de la "Vieillerie", ne touche pas que moi... Nous changeons tous, non seulement physiquement et physiologiquement, mais aussi psychologiquement... Caractère, courage, spontanéité sont touchés et nous devenons petit à petit quelqu'un d'autre... Notre crédibilité, nos compétences, notre autorité, s'estompent en même temps que notre personnalité...<br /> Bel extrait de journal intime. Très bonne journée
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C
il est des "âges" où on se pose tant de questions ... l'adolescence, à la sortie de l'enfance et celle où l'on sent venir "la vieillesse" ... et puis dans les deux cas on finit par "se" trouver  !<br /> l'important n'est-il pas de rester fidèle à soi-même ?<br /> bien sûr je rejoins Patrick dans son com, tu possèdes cet art de jongler les mots avec dextérité <br /> bon anniversaire à ta fille <br /> amitié .
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P
fausse manip'
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P
Qu'ajouter à cela ? hein ? J' te l' Demande ....t'as tout dit, sur tant de choses. Que dire  ? que Duras m'exaspère, et que pour le lever, je suis plutôt 6.00 du mat ? quelle importante ?  Tu jongles avec les mots, avec une telle habileté , que quel que soit le sujet , on est captif ...tu nous parlerais du mode d'emploi d'une machine à coudre fabriquée au Honduras ( pourquoi pas ? ) , tu rendrais ça intéressant.    Alors quand , en prime, tu parles de choses intéressantes, tes mots aimantent mes yeux et ma comprenette ....C'est fort. Très fort.<br /> Euh au fait, si, il y a quelque chose à dire  : Bon Anniversaire à " la Cadette "....grosses bises à Elle .
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