Fiction
Le dessous des cartes
La sonnette ne fonctionne pas. Je frappe fort à la porte de bois. Un pas qui traîne. Un verrou qui se déverrouille. Tu as trouvé facilement ? Je peine à le reconnaître. Depuis la mort de sa compagne il se laisse chiffonner de partout et des cernes noirs et profonds creusent ses joues flasques. Il me fait entrer. Les volets sont fermés. La lumière artificielle sombre. Un gamin noir crayonne sur la table de la salle à manger. Un jeu de cartes, une réussite ? est entamé, et des valets, des dames, cœur, pique ! sont dispersés sur la table comme après une dispute. Il vit avec moi. Il n’a pas de famille. Tu sais il a gagné le concours de littérature de sa classe. Il est très doué. Le jeune relève la tête avec fierté et sourit à son protecteur. On était sur le point de faire des courses. Ils disparaissent et me laissent plantée là, dans la vacuité des questions. Pourquoi suis-je venue ?
J’ouvre les volets et regarde par la fenêtre le beau paysage de Tigres et sa cathédrale qui surplombe la ville. Longtemps je reste là. Peut-être même que je rêve, que je me suis assoupie. Ils ne reviennent pas, je m'impatiente alors je sors et avise une décapotable bleue, celle de mon hôte. Les clés sont sur le tableau de bord et l’occasion trop belle. Juste une petite balade. La vieille américaine démarre au quart de tour et file tout de suite avec fluidité. Je suis vite dans les petits bourgs de banlieue. Je me laisse presque porter tant la conduite est simple et douce. Mais je déchante car j'ignore où je suis. Perdue, je me gare et cherche une carte dans la boîte à gants sans gants, ni carte. Demi-tour, on verra bien. Comme s’il connaissait le chemin, le bolide pâle rentre à l’écurie et je remonte le cœur battant au quatrième étage. La porte est entrouverte. J’ai fait un tour avec ta voiture, tu ne m’en veux pas ? Il me jette un regard de fou. Tu es fâché ? désolée je ne l’ai pas fait exprès. Je bafouille des excuses, propose de l’argent pour le dédommager. Tel le claquement sec d’un fouet il me lance un va-t-en ! d’un ton si menaçant, le poing tendu, que je fuis.
Je cherche la gare et demande avec inquiétude mon chemin aux passants. Mais quelle gare ? La plus proche. Je veux seulement partir, et peu importe où. Ils indiquent de vagues directions avec la main. Tout en me pressant : dans peu de temps les gares seront fermées pour la fête annuelle de la ville, me prévient une vieille femme. J’avise une entrée de bâtiment : « gare », et un comptoir, où les billets sont ceux d’une fête macabre : c’est un squat sordide et tout le monde me regarde de travers. Je fuis alors qu’ils s’approchent.
Au hasard, errante, je me retrouve dans le jardin feuillu d’un pavillon. Un vieil homme me tourne le dos et je l’appelle. Il se retourne, me sourit. Je cherche la gare. Il montre une direction précise, index tendu : là-bas, vers la droite. C’est loin ? Une jeune femme élégante s’approche et me dit de ne pas l’écouter. Il est fou. Enfin, Alzheimer, c’est pareil. Elle prend fermement le bonhomme par le bras et rentre dans la maison.
Je marche et marche encore. Une vieille femme sur le pas de sa porte est endormie, sur un banc, les mains sur son ventre. Je jette un regard à l’intérieur de la maison, porte ouverte. Un grand roux maigre aligne sur le mur, à coups compulsifs de pelletées cimentées, des céramiques carrées à grands tournesols très jaunes.
Je les laisse et continue ma route labyrinthique. Je n’y crois plus, mon désarroi est total et j’erre tristement. Sauf que quittant mon regard plongé au sol et levant furtivement la tête, je vois un train arrêté, là-bas, un peu plus loin. Me hâter ! Je cours. Atteins le convoi. M’agrippe à une porte. Las, le train est vide, abandonné. Je me sens mal. Tombe. Peut-être bien que je m’évanouis. Tout est si flou ! Mes paupières sont lourdes et mon cœur bat trop vite. Je m’enfonce. Mes paupières bougent et bougent sans cesse. Je sens qu'il me faut faire quelque chose et je parviens, encore un effort, allez ! à ouvrir les yeux. Quelques secondes passent. Un blanc.
Dans la chambre, ce n’est pas encore le jour.
