La cigarette
Cet instant-là était magique. C’était sa retraite. Son jardin bétonné secret. Son havre de silence. Sa spirale d’ombre. Si peu de gens ne se passent pas d’ascenseur. Elle n’avait jamais été dérangée par d’autres présences que celle de la minuterie.
C’était un jeu avec elle. Un défi tout en délicatesse lente. Assise sur une marche, elle bougeait le moins possible. Le geste de la main à la bouche se faisait au ralenti, infiniment. Elle écoutait la paix. Les vies invisibles inventées si proches mais si lointaines. Tellement absentes. Parfois, perdue dans ses pensées, inattentive une seconde, par le réflexe stupide qu’elle avait eu de déplacer une mèche sur son front, elle voyait la lumière progressivement renaître une minute et la quiétude l’abandonner. Elle s’en voulait alors, et de ne pas se contrôler, et de perdre ce temps précieux et pourtant si court. Puis, calmement, tout rentrait dans l’ordre.
Ça ne durait jamais que le temps de la clope, de toute façon, améliorée des quelques secondes supplémentaires prises à écraser le mégot dans la petite boîte en fer. Alors, elle se levait doucement.
Et sa colère, encore, s’en était allée avec la fumée.
Photo : L'Oeil du Krop
Texte : La Plume du Krop
Chanson : Jacques Higelin
