Une liberté
Je l'ai laissé télé-travailler et suis allée faire quelques courses. On devrait sortir un peu tous les jours, je ne le fais pas assez. Histoire de satisfaire ma curiosité, il a glissé son téléphone perso dans le fond de mon sac pour compter mes pas (et finalement j'en fais plus que je ne le pense).
En quittant l'immeuble, la force de la chaleur m'a happée. En Philaminte que je reste encore au sortir des "Femmes savantes" (qu'il est d'ailleurs bon que je garde en tête car nous allons peut-être être amenés à jouer encore cette pièce) des mots de Molière me sont spontanément venus en tête :
"Votre chaleur est grande, et cet emportement
De la nature en vous marque le mouvement ..."
Le mouvement ... Le mien, comme celui des autres, était lent. Le soleil et la chaleur font souvent naître le ralenti. Dans la rue, ma marelle était l'ombre, assez douce pour que je m'y réfugie le long des trottoirs. Je la cherche toujours, l'ombre.
Dans les cafés, sur les trottoirs, dans les magasins, partout, je n'ai croisé que des personnes quiètes, souriantes : le soleil et la chaleur ? J'ai bien aimé que soient en tenue légère les filles, en short, ou en robes virevoltantes. Et me force à oublier les quelques entorchonnées de la tête aux pieds qui j'espère suent sous le burnous. Souvent, je me retourne, et j'attends qu'elles soient passées, hors de ma vue. Les ignorer de cette façon m'aide, chacun ses trucs. Esclavage. Qu'elle est loin, la liberté de vivre hors de certains dogmes, religieux ou pas !
Et pourtant, une liberté, celle de marcher dans la rue sans danger, au moins là tout de suite, c'est le sentiment qui m'habitait sur ce trottoir ombre et soleil. Un instant, je me suis souvenue que c'était ce même sentiment de plénitude que j'avais ressenti, juste avant qu'on me pique mon argent et mes papiers dans le métro, sans d'ailleurs que je m'en aperçoive avant d'arriver. Alors j'ai serré un peu plus mon sac "à ventre dorénavant" contre moi. Ça n'a pas ôté le sourire satisfait un peu benêt de mes lèvres, et je me suis dit qu'au pays jaune et bleu ils seraient si heureux, les pauvres humains d'ailleurs, s'ils pouvaient avoir, simplement, cette liberté-là, ce bonheur essentiel-là, de pouvoir marcher dans les rues de leurs villes, vivants !


