Retrouvailles
Travail saisonnier
C'est sur la liste chaque mois d'août, je remets un peu le nez, les yeux, les mains sur mes étagères bourrées de livres, empoussiérées, pleines de mystères. Je tombe sur des livres cherchés, oubliés, égarés, je redécouvre. J'ai envie d'ouvrir mais je me freine ... déjà que c'est lent ... je repense au livre de Perec Ranger, classer, où il passe en revue les différentes façons d'organiser une bibliothèque ... c'est vrai c'est si illogique, quelle qu'en soit la méthode. La quadrature du cercle. Comme, en ce qui me concerne, je ne vais pas démonter un meuble si bien arrimé, ni pousser les murs puisque de toute façon la place est insuffisante, il faut, sans devenir fou, faire au mieux, au moins pire, ôter par paquet les couches, les rangées, les bouquins posés à la va-vite par inadvertance, répartir, pas forcément complètement par domaines ... ne pas trop se poser de questions ... faire avec ...
Curieusement, je suis tombée presque tout de suite sur ce livre :
On peut y lire le nom de Jean Teulé, dont je parlais dans mon billet précédent, dans les auteurs.
J'avais presque oublié ce livre-là, et je l'ai emporté avec moi dans la chambre.
Des textes, des photos en noir et blanc, des témoignages. Les mots "suranné", "enfance", "passé" m'ont assaillie.
Les seuls paradis sont ceux que l'on a perdus. À commencer par la jeunesse. (Proust)
Une page est assez troublante pour moi, c'est cette photo de Laurent Fignon (né un mois d'août, mort un mois d'août) assortie d'une autre, glissée à la même page, d'un proche cher (né la même année d'ailleurs) avec lequel une certaine ressemblance est indéniable ; en tout cas il y a quelque chose.
Je me suis couchée avec le bouquin aux échoppes et revécu des souvenirs très anciens. Revu le minuscule antre de la vieille qui nous vendait des caramels à un centime. En sortant du collège, je passais devant et m'arrêtais parfois. La porte glonguait clochettes et je voyais sur la gauche s'entrouvrir une porte où, intriguée, je jetais un œil curieux : la petite dame claudiquait lentement en délaissant un instant le café qu'elle sirotait, et venait piocher dans les tout petits bonbons carrés à papier bleu, rose ou jaune en échange de ma pièce de cinq ou dix centimes. Retournait à sa bouche d'ombre étouffante et sombre, au moins dans ce qui me reste d'images.
Je me suis couchée avec le bouquin et je n'ai pas pu dormir. La lumière éteinte, je me retournais sans arrêt, moi qui m'endors si vite d'ordinaire. Alors je rallumais et continuais ma lecture en regardant les photos de gens qui n'étaient plus, de lieux qui n'étaient plus. Le livre avait été édité en mille neuf cent quatre vingt onze, il s'agissait d'un autre monde, de métiers perdus, en tout cas tels quels, de gens qui en parlaient avec nostalgie ou mélancolie.
Je me suis décidée, les heures passant, à prendre un truc pour dormir, le cerveau et le cœur en ébullition, après avoir découvert quelque chose qui m'a ramenée à la journée de l'anecdote précédente. Un interviewé raconte : ... juste avant d'arriver à la place (de la Bastille) par la rue Saint-Antoine, il y avait là un coiffeur ... à qui l'emplacement frontalier de sa boutique conférait à mes yeux le privilège exorbitant d'être au contact de deux mondes. "Il lui suffit de sortir sur le seuil de sa porte, me disais-je, de tendre l'oreille, et, hop, de tout savoir."
Vendredi, quand j'ai croisé l'écrivain à la photo, j'étais sur la placette qui commence la rue des Tournelles, entre la rue citée et la Bastille. Je me suis demandée avant de sombrer dans les rêves si cette coïncidence, le lieu, le rendez-vous chez le coiffeur -même un autre, forcément- étaient l'illustration consciente, ou inconsciente, de l'ancienne page d'un livre auquel il avait participé, et dont les souvenirs l'habitaient encore.



