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Humeurs animales

Publié le par Nikole

 

Humeurs animales

                                                    © L'Oeil du Krop

 

Tombée sur cette phrase, j'ai relevé la tête un instant comme on fait, parfois, à la lecture de ce qui nous interpelle : Quand on a beaucoup médité sur l'homme, par métier ou par vocation, il arrive qu'on éprouve de la nostalgie pour les primates. (Camus, La chute)

 


Kat Onoma, Animals/Stock-phrases (sinon ici)


C'était la deuxième page. Je ne me rappelais plus un traitre mot de ce foutu livre, comme hélas bien trop souvent, jusqu'à me demander parfois si je les ai vraiment lus, les livres oubliés. Dans ce cas précis, quelques phrases soulignées en attestaient, que j'ai re-découvertes :

Avez-vous remarqué que la mort seule réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis qui viennent de vous quitter, n'est-ce pas ? Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! ... c'est le mort frais que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-mêmes enfin !
Si ce n'est qu'aujourd'hui les disparaissants ont aussi souvent que de terre la bouche pleine de cendre, je me suis trouvée raccord avec ce que j'écrivais dans une de mes précédentes pages ... serais-je donc toujours égale à moi-même, mais sans évolution de la pensée ? Et cette façon de réagir est-elle aussi, comment dire, si bassement humaine, si basse tout court ? Vous aussi vous trouvez que je pense trop à la mort et que j'en parle trop ? ! Joker, là, c'est Albert !

 

Je continuai de tourner les pages : quelques autres phrases m'attendaient : Il s'ennuyait, voilà tout, il s'ennuyait, comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort. Je me mis à râler tout haut : "Non, mais non !" Et en même temps, je repensai à une conversation ancienne, où je mêlai tout à coup mort, solitude et souffrance, conversation avec une collègue aujourd'hui disparue -encore une- où l'on évoquait une femme de notre connaissance, malheureuse comme les pierres dans une relation amoureuse qui ne la satisfaisait pas. Je m'étonnais de la voir rester engoncée dans cette situation-là. Ma collègue alors, et dans sa bouche de femme  mûre solitaire et triste cela avait une curieuse couleur, m'expliqua que la personne en question préférerait toujours la souffrance à la solitude, et qu'on pouvait comprendre ça ... Je me souviens alors qu'elle m'avait cloué le bec, que j'étais restée hébétée, et que je n'avais rien osé rétorquer alors, devant sa souffrance à elle, une autre souffrance ...

 

Je poursuis ma consultation et les traces grises de crayon dans la marge se raréfient : J'aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l'aime tant que je n'ai aucune imagination pour ce qui n'est pas elle.
L'ouvrage est jauni, un peu corné ici et là ; un livre qui a vécu. Les deux pages blanches de fin sont couvertes d'une écriture passée, comme délavée. En y regardant de plus près, ce n'est pas la mienne. Ma fille aînée a hérité de cette habitude de se servir de livres comme de cahiers. J'ai toujours écrit dans les livres, parce qu'ils sont vivants, et que les vivants ne sont pas figés ...

Je rebrousse chemin et je remarque une toute petite trace devant un bout de texte, qui dit : ... la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard ... comment terminer mieux dans ma logique à moi qu'avec cette profession de foi-là ?

 

Humeurs animales

                                           © L'Oeil du Krop

 

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