Ombres portées (2)
Le choc, sans choc ! Il y a quelques jours déjà ... dans la rue ... il fait froid et que fait ce petit insecte, bille noire, devant vous ... vous le chassez mais il est toujours là, d'ailleurs ils sont plusieurs ... ils volent ils bougent comme des feux follets et vous comprenez qu'ils sont dans votre champ de vision, mais interne ...
... s'y ajoutent en dansant de longs filaments noirs ... bad trip sans LSD ... ça s'en va et ça revient, c'est fait de tout petits riens, mais inquiétants les petits riens, parce qu'ils insistent, augmentés, au fil des heures, d'un flou qui persiste. Le flou, vous connaissez, vous êtes, en plus d'astigmate et presbyte, bien myope ... vous avez même souvent des corps flottants -ces taches promeneuses, amies fidèles qui se baladent dans votre humeur vitrée, scories, ombres de je ne sais quels résidus organiques- et auxquelles vous êtes si habituée que parfois vous n'y pensez plus, voire vous ne les voyez plus. Du coup, là, vous minimisez un peu ... vous vous dites que c'est peut-être une variante. Mais les yeux, c'est important et vous avez très peur d'être privée de la vue ... vous téléphonez donc vite à l'opthalmo pour lui montrer votre œil (droit ! heureusement, le gauche voit impeccablement ... enfin flou, mais compte tenu de ses normales affections de myope etc., ... suivez un peu, quoi !...)
C'est long un jour, quand on s'inquiète ... même si l'opthamo a jugé que ça pouvait attendre ce délai, au vu des symptômes. Rendez-vous. Consultation. Quoi que ce soit, vous vous sentez presque libérée quand elle vous assène un "ah oui !" Cœur au bord des lèvres : "Vous avez un trou dans la rétine". Elle ajoute vite vite : "Ne vous inquiétez pas, ça se soigne très bien, je vais vous expliquer".
Je vous passe les détails médicaux. Mille sentiments vous traversent en tout cas juste à ce moment-là : la rassurance transitoire éphémère mais forte après la peur, la reconnaissance en la médecine contemporaine, la confiance en la personne qui s'occupe de vous. La rétine s'est déchirée (et sans choc !), pourquoi ? on ne sait pas, ça arrive plutôt aux myopes quand ils sont vieux ! Décidément, la déchéance de la vieillesse est une expression qui se vérifie de jour en jour. J'aurais dû avoir un flash, mais ce ne fut pas le cas (mouais, je ne l'utilise déjà jamais en photo, alors...) ... ne jamais chercher à comprendre la logique des corps ou ses exceptions : on peut le voir comme un mal, ou comme un bien. Bon, nouveau rendez-vous est pris pour le lendemain, qui se transformera en surlendemain pour cause de retards en cascades, avant l'expérience du laser, ce qui se fait dans ces cas-là.

Toujours impressionnant, une pupille dilatée ! Pfff, c'est même pô du même côté que Bowie ...
Prendre trente ou quarante traits de laser (pas à la suite) dans l'œil n'est pas une expérience traumatisante ... le noir presque absolu qui suit un peu plus ... éloge de l'ophtalmo et de son attitude rassurante et bienveillante devant vos réactions ... épidermiques. La clarté revient très vite. L'expérience m'a appris cependant que ce ne sont pas les interventions qui me font le plus mal vivre l'instant, mais les après. Une fois la pupille dé-dilatée, la brume s'est installée et ne m'a plus abandonnée. Vision comme celle d'avant, mais colonie de corps flottants à demeure ... On a tendance (moi en tout cas) à penser qu'une fois le travail fait, c'est tout bon, mais le corps n'est pas vraiment une machine, il lui faut la cicatrisation, le temps, les conditions (buvez beaucoup d'eau, pas de gymnastique ni de charges car il faut éviter les tensions, toutes les tensions). J'en ai pour un mois à ce régime, à m'écouter et à glander en le faisant sans me prendre la tête, surtout pas.
J'ai re-téléphoné et elle m'a rassurée encore : attendre ... on verra tout ça dans un mois. Alors je fais ça, j'attends, me servant presque normalement de mes yeux tellement le corps est un bon assistant du cerveau (et lycée de Versailles) et l'oeil gauche compensant le droit à la lecture, l'ordi ou la télé ; m'extasiant quand pendant quelques minutes je vois vraiment mieux, les nuages désertant quelques instants le ciel de ma vitre mon vitré car ça arrive : je savoure ces instants-là avec un sentiment exquis.
Cinquième jour ... on reparle de tout ça un peu plus tard. Mais si ça vous arrive, vous saurez, et du coup, take it easy les ami(e)s ...
Un petit choc : la découverte de cette chanson, Brume, Brumance, qui me parle en l'état (la télé, le hasard, encore et toujours), et l'émotion qui me prend, pile dans la tête et le cœur ... la poésie m'est une étreinte.
