Chronik (35)
Mercredi 10 août
Rien. Tout. La vie comme déconnectée du réel. Simple. Il suffit de se calfeutrer chez soi. De rejeter le soleil. Le bruit. Les gens. De profiter des éphémères solitudes. Qui ne sont pas des isolements mais des instants méditatifs sur ce qu'on est. Sur ce qu'on a fait. Ce qu'on a oublié ou refusé de faire. Par paresse ou lâcheté. Par fatigue. La fatigue est immense quand on n'est pas satisfait. Alors il faut accepter de vivre en pointillés. Pépites. Silences. Scories. Désagréments. Sourires. Bobos. Blessures. Extases. Douleurs. Éclats de rire. Coudre les points les uns après les autres, opiniâtres, profonds et légers. Avancer. S'arrêter. Vivre à son gré. Ne se résigner qu'au meilleur, même éphémère. Ne pas se laisser couler dans le pire comme en une eau profonde. Préférer l'air à l'eau. Respirer. Lever la tête.
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Parfois même la tristesse peut être graphique. Même aux poubelles on peut trouver de la brillance.
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À partir des années quatre-vingts -avant, non, je ne crois pas- j'ai accumulé un nombre irraisonnable, fou, de choses : livres, objets ... actes répétitifs humains aussi, sans doute, dont je comprends aujourd'hui que c'était une véritable pathologie. J'ai tout gardé ou presque, j'ai encore (trop) souvent un mal fou et douloureux à me "débarrasser" des choses -et même des êtres, quand j'aurais dû !- J'aimerais être différente, ne pas voir chaque élément comme un symbole ou un morceau de puzzle qui alors serait incomplet pour que ma vie soit pleine -alors que c'est différemment qu'elle devrait, qu'elle aurait dû être construite-, je lutte sans cesse avec moi-même et j'aime le mot "élaguer", mais les mots ne sont pas les actes. Je ne désespère pas de m'améliorer encore, car j'ai toujours été ingénue en un avenir potentiellement meilleur, au moins en imaginant quelques clairières diffuses au milieu des fourrés, et qui seraient une alternative à une sorte de folie ... vous savez, ce fameux "espoir qui est ce qui meurt en dernier". Le premier et seul livre que j'ai écrit a pour titre "Coupe sombre" ; dans tout ce qu'on dit, écrit, fait, rien n'est innocent.
(No one is innocent, "Forces du désordre")
Samedi 13 août
Des préalables de réflexion essentiels sans doute sont-ils communs aux personnes qui écrivent leurs "mémoires" : les limites. Où doit s'arrêter l'intime, à partir d'où doit-on se retenir de s'épancher ? Quand écrire pour soi doit-il être assez peu auto-complaisant pour que le partage avec les autres ne soit pas moche, gnan-gnan ? Comment ne pas sombrer dans les précieuses ridicules ? Il est drôle ce mot : "précieux", qui peut être à la fois et positif et négatif ; c'est une, sinon LA grande difficulté de la langue française, dont beaucoup de mots, au mieux, peuvent avoir un sens différent, au pire, signifier une chose et son contraire.
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Je me souviens comme si c'était d'hier de la remise des Césars de 1989 à la télé. Je m'en souviens à cause du coup à l'estomac que j'avais reçu en voyant arriver sur scène une princesse flamboyante qui disait avec fierté et beauté quelques mots d'un auteur que le nazislamisme voulait tuer. Cette image me revient si fort aujourd'hui.
"Aucune amertume n'est plus grande que celle d'un homme qui découvre qu'il a cru à un fantôme", et surtout (du coup !) : "Dès le début, les hommes se sont servis de dieu (sic le Krop ... non, je ne mettrai pas de majuscule) pour justifier l'injustifiable"
(deux passage des "Versets sataniques" de Salman Rushdie).
Dans l' "Antigone" d'Anouilh, la protagoniste dit : "Je ne suis pas née pour la haine, mais pour l'amour". Comment ne pas éprouver de la haine envers le bras sans tête de celui qui tue ?
Je ne peux pas vivre sans éprouver chaque jour cette haine, avec l'envie d'écraser tous ces nuisibles qui se réclament d'un dieu qu'ils se sont inventé pour avoir du pouvoir, et qui, au nom d'une ignorance crasse, tuent et tuent encore. Vive le blasphème indestructible !
Dimanche 14 août
Il fait ce matin, ici, dehors, un temps (météo) à se sortir le temps (durée) que le soleil n'écrase pas encore trop fort de sa toute-puissance nos corps se ramollissant à la chaleur croissante du jour au fil des heures.
J'avais d'ailleurs, en voyant cette scène, pensé à cette chanson-là :
(... qui passait sur le tourne-disque des années 60)
J'avais hier supporté presque toute la journée chez moi la chaleur, qui ne devint fournaise, avec l'accumulation des degrés, que le soir. Je n'ai jamais compris pourquoi la température -le côté sud, certes, mais quand même !- de cet appartement était toujours bien plus élevé que dehors. L'hiver, c'est plutôt pratique, mais l'été !
La nuit a été fraîche, mais je suis cette femme "normalement" sans problème d'insomnie et aimant dormir volets et fenêtre ouverts, obligée, pour pouvoir le faire (dormir) de fermer, au moins un temps, et de prendre des somnifères, quand la nuit alentour se ponctue vers deux ou trois heures du mat de discussions ou de disputes soudaines quelque part dans le carré des bâtiments aux rares fenêtre éclairées. Ou pas.
Ceux d'en-bas-gauche-derrière-mur sont devenus sages ou repartis -je vois un peu de lumière, pourtant- depuis ma scénette surréaliste de l'autre soir, vers minuit. Un mur me sépare de la petite réunion décorée d'une dentelle de lampions :
- Bonsoir ! (ma voix a peut-être un peu tremblé sous l'émotion, au début, mais il ne faut pas parler en colère, ça n'a pas l'impact souhaité).
Ah, ce silence éberlué de l'autre côté et ces visages étonnés que je devinais ; j'en souris encore ... J'ai, à eux comme à d'autres une fois antérieure, expliqué le désarroi immense de nous autres, en face, qui entendions tout, la nuit, et qu'à partir d'une certaine heure, et que l'acoustique déplorable de cette caisse de résonance et que etc. etc. Dans la demi-obscurité, ce qui me semblait être une petite jeune (étudiante ? ça tourne pas mal dans ces apparts) m'écoutait, penchée sur le muret, incrédule me semblait-il de ce que j'affirmais ... mais, "là", vous nous entendez ? ... mais oui ma belle, et pas qu'un peu ! ... à partir du moment où vous êtes dehors, on entend ... la journée, ce n'est pas grave, mais la nuit, c'est très dérangeant. Elle m'a alors dit d'un ton mou qu'ils essaieraient de faire attention. J'ai commis l'erreur de ne pas suggérer d'employer, à partir d'une certaine heure, le chuchotement (les gens ne savent plus chuchoter). Remontée dans ma chambre, j'ai entendu encore, mais sans grands rires ni éclats de voix. Depuis, "eux", je ne les ai plus entendus, ni vus, d'ailleurs. Mais sans que chaque soir ne devienne complètement obsessionnel, je vais, dans la soirée, oreille ouverte à la nuit de la chambre, présumer de ce que sera "cette nuit-là". Le suspense, constamment, est présent, avec des surprises à n'importe quelle heure. Restaurer des mots précieux sortis de mode : "chuchoter", oui, mais "susurrer" aussi ... ce mot-là, on dirait un bonbon acidulé.
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Miracle, il pleut ! Enfin, quelques gouttes sont tombées et l'air a, même peu, fraîchi. La Terre soit louée !
Lundi 15 août
(photo Clémentine)
Le soir, en revanche, entre deux tempêtes de rires de notre dîner de filles chez Toinette avec Clémentine (du premier étage), l'orage, les éclairs et une pluie passagère mais diluvienne nous a "sorties de dehors" et de la terrasse, les dos trempées et les victuailles à la main. Bien sûr, pour la seule fois, bêtement je n'avais pas mon appareil photo. Bah, j'ai regardé, de tout mes yeux et mon cœur, cette avalanche d'eau, de nuage, les arbres chahutés par un vent tourbillonnant et humide, beaux comme des mâts et des voilures de navires se débattant en dansant violemment dans la tourmente. C'était sublime. Les puissances telluriques, célestes !
Je me suis réjouie de la fraîcheur de la nuit en me couchant, jusqu'à ce que des connards rigolards et bruyants, mais invisibles de ma fenêtre, se fassent entendre. Hors de moi, j'ai encore gueulé dehors à la ronde, comme une louve à la lune. Ils ont entendu et ont commencé à répondre, mais je n'ai pas eu envie d'écouter leurs insultes répondre aux miennes et fermé. Installé le ventilo. Pris un somnifère, encore, le corps en boule. Mais pas moyen de me calmer. Revenue temporairement au salon, j'avais un texto de Toinette me disant : "j'ai entendu ta jolie voix". Bizarrement, cette malice m'a calmée en me faisant sourire. J'ai ouvert la fenêtre, le ventilo a proximité couvrait les bruits toxiques. Je me sentais mollir un peu, sans toutefois parvenir à me laisser aller. J'ai arrêté le ventilo, ouvert les carreaux. Je ne sais combien de temps s'était passé depuis que ma boule s'était installée dans le bide mais en tendant l'oreille, je n'ai plus rien entendu. Je pouvais enfin me détendre, les connards avaient regagné leurs bouges. J'aurais pu me passer de drogues au lieu de médicamenter mes nuits à avaler des saloperies. Tenter de dompter l'impatience ! Et sortir de ma cage.
(Ce parfumeur a toujours des titres fort originaux pour ses "jus")
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Fille née dans une plaine, j'ai toujours eu de la peine avec les violentes aspérités. Je me souviens si bien des champs de blé à perte de vue. Et du faux silence de la campagne. De son soleil végétal aussi. Du jardin. Du noyer. Des dahlias ! ... c'est bon, range tes madeleines !
Les montagnes me sont vertigineuses, insurmontables, terrifiantes de fascination : beauté et peur immenses conjuguées. Je ne peux guère concevoir que de marcher, en montant, sur une colline (presque anagramme de mon prénom, et tout en rotondités comme mon corps d'aujourd'hui). Et même cet acte-là, je le trouve parfois si difficile. C'est sûrement une métaphore de la vie.
(Kate Bush, "Running up that hill")





