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Une embellie

Publié le par Nikole

 

     Après avoir dit du mal, enfin, pas vraiment du mal, mais avoir avoué un certain désamour de la lecture, je renoue avec elle ... certaines choses ne sont pas définitives.

 

Une embellie

 

    Parallèlement (titre de Verlaine, par ailleurs, ce qui est un tant soit peu de circonstance, en l'occ.) je lisais un Modiano et un Tesson, Dimanches d’août, et Un été avec Rimbaud. Un mot, un objet unique commun aux deux ouvrages : diamant … parce que le luxueux caillou était d’une certaine façon le nœud de l’intrigue du premier et offrait son éclat acéré du plus pur style chez le second. Concordances du fil conducteur et différence fondamentale des êtres. Là où Modiano traduit en mots ses demi-ombres et des points de soleil à peine, nuances, cache-cache avec la vie, douceur triste, Tesson, comme Rimbaud du reste, fait éclore des aphorismes et des formules définitives et d’une brillance qui force le respect. Divin Tesson. C’est tellement jouissif l’intelligence des mots, la culture humaniste. Admiration ! Ne pas se hâter dans la lecture : comme un bon verre de vin, prendre son temps.*

 

    Je ne divulgâcherai (un mot  bien plus rigolo que l'infâme spoïler -j'ajoute  un tréma, histoire de s'poiler, et de rétablir la graphie qui va avec la prononciation française, non mais sans blague sans dèc !, non ?-) rien, la surface me suffira et l'écume de mon plaisir, quelquefois que ma critique en amateur vous donne envie de lire l'un, l'autre ou les deux.

    Faut dire que Dimanches... navigue entre Nice et bords de Marne, ce qui déjà attire mon attention, et qu'Un été... avec Rimb. euh ... parle de Rimb. !

    Je n'en dirai pas plus ... si ... peut-être quelques citations qui, comme on dit, ne déflorent pas le sujet (et pour Modiano, quelques autres citations lors d'une page de ce blog, ici, mais Modiano est atmosphère, plutôt que mots sonnants et trébuchants ... enfin trébuchants, oui, un peu, mais avec talent, il est tant de façons de tomber).

    D'ordinaire, je lis avec un crayon, il y a toujours une phrase, une tournure, une question, une erreur, que j'ai envie de souligner. Et si je n'ai pas de crayon sous la main, d'autant que je ne lis pratiquement qu'au lit le soir avant de dormir, je corne ... sauf que là je n'ai rien marqué ... Pour Modiano, je le disais, les mots, isolés, ne montrent rien de l'atmosphère, et il est impossible, du coup, à mon sens, de montrer cette atmosphère-là, mais afin de ne pas vous laisser complètement dans le vague, au cas où vous seriez curieux, je m'en vais (et je reviens) glaner dans son champ des mouvances douces. Cela dit, un truc auquel je ne m'attendais pas, c'est que ces demi-teintes sont appliquées sur un canevas de suspense presque policier.
Quant à Tesson, j'aurais souligné trop de choses et j'étais sûre -vanité !- de retrouver ! ... bon, du coup j'y vais, , et ... :-) ... etc.

 Un temps ... celui de ma quête

     Et voici ma courte moisson-échantillonnage desdits ; les débuts, peut-être :

Modiano : Son regard a fini par croiser le mien . C'était à Nice, au début du boulevard Gambetta. Il se tenait sur une sorte de podium devant un étalage de vestes et de manteaux de cuir, et je m'étais glissé au premier rang des badauds qui l'écoutaient vanter sa marchandise.

Très important les débuts de romans : impact ou non, envie d'en savoir plus ou non, de se laisser porter ou de ne pas entamer la moindre relation avec ce monde-là ; je suppose que comme moi, vous êtes sensibles à cette première rencontre ... Je n'étais pas emballée, mais c'était Nice, je l'ai dit, la ville de ma chère Claudy, que je connais un peu, et puis depuis le temps que je veux découvrir comment écrit celui qui ne peut pas aligner deux mots à l'oral ... par ailleurs, le bouquin m'attendait dans ma bibliothèque depuis des dizaines d'années ...

Difficile d'avoir un avis au début du livre de Tesson, voyage littéraire documentaire : Au début de l'année 2021, nous pouvions nous mouvoir à peu près librement sur le territoire européen à condition de prouver à l'administration que nous étions sains de corps. Avec mon ami [...] nous décidâmes de partir quatre jours répéter à pied la fugue d'Arthur [...]

Modiano, quelques lignes encore : Quand nous entendions les gouttes de pluie tambouriner contre le zinc du petit hangar, dans le jardin, nous savions qu'il en serait ainsi pendant toute la journée et souvent nous restions au lit jusqu'à la fin de l'après-midi. Nous préférions attendre que la nuit soit tombée pour sortir. De jour, la nuit sur la Promenade des Anglais, sur les palmiers et les immeubles clairs laissait au cœur un sentiment de tristesse. Elle imbibait les murs et bientôt le décor d'opérette et les couleurs de pâtisseries seraient complètement détrempés.
Je crois que Modiano est atteint de mélancolie congénitale. Cela dit, ce n'est pas forcément pour me déplaire.

Tesson n'est pas nostalgique, c'est un jongleur, un équilibriste, un tank fleuri, un véloce contemplatif. Drôle de bonhomme. Même si tout n'est pas aussi riche et lourdement tressautant en originalités de phrases (jusqu'où maîtrise-t-on ce que l'on écrit ; décide-t-on à sa place ?) ce qu'il dit des Illuminations accroche presqu'autant, parfois, que celui qu'il dessine à travers ses mots : [...] Prises une à une, et dans le désordre, elles ont des teintes d'autochromes [...] C'est le défilé des genres. Les textes sont ramassés, violents, secs, purs, écorchés d'or [écorchés d'or ... j'adore !][...] des insectes sertis de rubis et tendus sous des cloches de cristal.
    Il y a les souvenirs d'enfance, des contes médiévaux avec princes et jardins, des swings modernes truffés d'anglicismes, des scandes pagano-dionysiaques, des hoquets glorieux, [des hoquets glorieux !] des saynètes immorales, des photographies sociales (...), des visions hallucinées (...), des frontons lyriques pour temple dorien, des apostrophes apocalyptiques, des fables en trois lignes, des phrases comme un geyser, des tableaux comme un oracle, des prédictions sur les villes de demain, des tapisseries baroques, des mystères médiévaux, des sonates marines [et l'unique cordeau des trompettes marines, disait Apollinaire !], des fanfares turco-wagnériennes, des examens de soi et des gifles pour tous.
     Les esprits forts diront : quel fatras ! Les cœurs sensibles diront : quel effroi ! Les lecteurs attentifs diront : c'est le monde entier en vingt poèmes !
Puissamment personnel, certes : on aime ou on n'aime pas ; puissamment catégorique, aussi, mais n'est-ce pas ainsi quand on se laisse emporter par quelque chose, par quelqu'un ? Ce ne sont que son avis, sa perception, mais c'est si, pour moi, bien traduit.
Je crois que Tesson est atteint de baroquisme lexical. Cela dit, ce n'est pas forcément pour me déplaire.

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    *Quand un livre me plaît, je tente d'en ralentir ma lecture. Afin d'en prolonger le plaisir. Gymnastique acrobatique que celle qui fait faire le grand écart entre le désir de faire perdurer et l'attrait de la jouissance. Seule la poésie parvient à ça. Cette phrase de Char toujours dans ma tête : Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir. Un garçon faisait ça, loin jadis, dans le train et ma mémoire. Antoine. C'est en tout cas ainsi que je l'avais baptisé, je lui trouvais une tête à avoir ce nom-là. Plus tard, quand enfin nous nous parlerions, lui me dirait être Clémence. Nous prenions le même train, le même wagon chaque matin et travaillions dans la même ville. Il finit par m'obséder. Je haïssais les fins de semaines. Deux jours sans l'ombre inconnue de mes matins fébriles et de mes regards tremblants. Jour après jour, je tissais une toile invisible dans ma tête, j'arrivais de plus en plus tôt le matin pour voir d'où il venait, comment. Jusqu'à le voir débouler un jour, puis les autres, sur un vélo aux sacoches rouges, qu'il déposait toujours au même endroit. Découverte magique. Fil d'Ariane. Plus tard, je passerais un dimanche à rouler des heures dans la ville, espérant retrouver la monture de ma stricte folie ! Je vis Antoine dans le train lire Les choses, que je lui avais déposé anonymement dans une des sacoches de sa bicyclette. Le livre était court, mais il mit des jours et des jours à être penché sur lui, la couverture en évidence, le rangeant bien avant la fin des voyages. Je m'étais trompée, ce que je voulais partager avec lui lui était, on aurait dit, un pensum. Mais non. Plus tard, quand on se parlerait, il me dirait qu'il voulait, lui aussi, prolonger le plaisir ...

 

Une embellie

 

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