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Griserie sentimentale

Publié le par Nikole

Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous (Éluard)      

    Parfois, je comprends le plaisir de l'alcool quand il est léger, quand il bulle dans la tête et explose mollement en gouttes de rires, de regards et de confidences.

    Plutôt que de réserver par téléphone un repas à venir avec une copine pour fêter son anniversaire, je suis montée (au sens propre, de chez moi, c'est en haut d'une côte) au Tupinamba (celui-là même où je fêtais l'année dernière mon changement de dizaine). Il était déjà tard mais je me disais qu'une fois sur place je pourrais peut-être quand même déjeuner. Le restau était bondé mais j'ai trouvé une petite table.

   Un bouquet trônait sur le comptoir et je me suis sentie pâlir : quelle date était-ce ? Ah ben  oui, le huit juillet, et bien que, bêtement, je ne l'aie pas noté sur mon agenda, ça me revenait, c'était l'anniversaire de la patronne du restau. Merdouille, pas de cadeau, pas le moindre petit morceau de mouche ou de vermisseau (heureusement, remarquez, dans un restau ...)

    Je me contentai donc d'aller étreindre Lucie en lui souhaitant, au milieu du fracas bavardeux ambiant, un bon anniversaire. Et puis c'était trop bête, c'est important, pour moi, les anniv. Et finalement, heureusement que  j'avais oublié, sinon c'eût été une fleur, je me suis ruée, à la pharmacie voisine, sur une petite trousse garnie de cosmétiques irisés (quelle fille n'aime pas ça, les troussettes colorées pleines de trésors ?)

    Lucie, en rigolant, m'a promis que ce serait son mini-bagage de visage lors de son prochain voyage au Brésil, bientôt.
- T'es pressée ?
Pressée, moi ? Les gens qui travaillent oublient que la retraite, sauf exceptions ponctuelles, n'est faite que de moments où l'on n'est pas pressé, c'est même un de ses privilèges majeurs.
- Tu restes boire le café avec nous, après le service, on mangera un bout de gâteau.

    Et en fait non, ce ne fut pas le café, mais le champagne, qui fut de la fête ; je débouchai la bouteille avec la fierté de mes origines champenoises alors qu'elle s'évertuait dessus sans résultat.

   Deux heures durant, Abigail, Maria, Lucie et moi, installées sur le trottoir devant le restau, on a bullé, ri, parlé, raconté nos vies, moi, un peu, Lucie beaucoup, Maria, pas du tout (elle a du mal en français -et ça ne l'intéresse pas trop d'apprendre, ajouta Lucie-) et Abi la petite jeunette attentive, originaire elle du Salvador (ciel que les jeunes sont voyageurs !) écarquillant les yeux ou éclatant de rire à telle ou telle anecdote.
    La vie des gens est un roman ... phrase qui au demeurant ne veut rien dire ... disons qu'on imagine si peu tout ce qui se fait d'étonnant (chez soi, chez les autres) au cours d'une vie. Et puis les hasards les rendez-vous, son histoire avec Elcio, son mari ... tout ça, tant de choses.

    Ce fut un moment de grâce, long et suspendu, interrompu de temps à autre par les gens du quartier qui passaient et la connaissaient, repartant avec un baiser ou un bout de cheese-cake dégoulinant de coulis de goyave.

    On a eu du mal à s'extraire de nos chaises, non à cause du champagne, mais parce qu'on sortait d'un court voyage humain amical, festif et presque intime. 

    Bon anniversaire, Lucie !

 

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