Enfermements
Au vécu des jours passés et de la souffrance qui fait se tordre sans trouver de répit pendant des heures et des heures, et des moments de grâce où l'on nous aide, enfin, par la drogue, ce que je conchierais dans un autre contexte mais qui devient inévitable quand le corps n'est plus supportable, épuisant nos ressources, j'ai mis un mot sur ce qui pour moi est finalement la seule chose à bannir en laquelle peuvent se retrouver tous les autres malheurs : douleur.
À y bien réfléchir, tous les mots, tous les maux du monde ne se résument-ils pas à celui-là, qui englobe en un tout tout le Mal indomptable qui bat et règne en maître haïssable ?
Douleur physique, dites de 1 à 10 madame ... 8 ... chaque fois que dans ma vie j'ai eu à évaluer cette échelle de Richter des tempêtes internes, j'ai toujours affirmé un chiffre comme s'il était évident, alors que ce n'est bien sûr qu'une appréciation toute personnelle. On a honte en appelant le 15 de pleurer en demandant de l'aide ... car on ne pense plus aucune alternative, et quand après, les jours d'avant, trois allers-retours inutiles aux urgences, une voix vous entend et vous secoure, quel changement de vie, soudain, quand en un simple cachet, même si ce n'est que pour un temps, la douleur s'efface comme d'un simple coup de gomme ... c'était donc si simple ! Le précieux médoc en poche, en passant le tunnel glauque et la tête floue vers le premier métro, vous redécouvrez la vie, banale, quotidienne et si précieuse.
Je sais bien que la drogue conduit à de potentielles addictions, mais refuser de la morphine à quelqu'un qui souffre tant qu'il voudrait être hors de lui à ce moment, je trouve ça d'une cruauté sans limite.
Avant, naïve, la médecine était pour moi magique sans restriction. Aujourd'hui, on se retrouve devant des toubibs pas d'accord les uns avec les autres, hésitants, frileux, extérieurs. Je ne critique pas vraiment, je constate. C'est comme ça : on se connaît mieux qu'ils ne nous connaissent via un diagnostic ponctuel. Je repense à ma pauvre cadette ayant ainsi souffert une semaine entière sans qu'on parvienne à la soulager. Il y a toujours un moment acmé, une crise dont plusieurs jours durent un siècle.
Je pensais que mes terriblissimes migraines d'antan, ma semaine épave diverticulitée m'avaient fait découvrir mes pires douleurs physiques ; je sais désormais qu'une cruralgie-sciatique est dans mon top trois.
Et vous savez quoi ? Si je sais que désormais à cause de mon disque vertébral dégénérescent et là près, si près est le nerf qui s'est enflammé et l'a touché ! ... je serai toujours maintenant fragile, que ça reviendra ou débordera plus, je ne sais le temps que ça durera, mais il se trouve que là mon corps est en rémission, calme et sans médicament depuis deux jours.
LA DOULEUR, toutes les douleurs sont des enfermements, quels qu'ils soient. On est seul. Opprimé. Comprimé. Douleur des maladies extrêmes, graves, vitales. Douleur des enfants malades, la plus grande injustice. Douleur des enfants objets, prétextes, dans un couple ou dans la société perverse. Douleur du harcèlement scolaire. Douleur de la honte. Du repli. Du silence. Douleur des femmes battues violées tuées. Je sais, les hommes aussi. La douleur n'a pas de sexe, si je puis dire. Douleur de tous les rejets. Douleur des chagrins d'amour. Des deuils. De la pauvreté. De la solitude. Des situations sordides. Douleur de la guerre. Douleur de ceux qu'on ne veut pas aider à mourir quand la vie devient bien plus insupportable que la mort. Douleur de la planète. Du monde. Tout peut être lu à travers ce regard-là, qui est le mien aujourd'hui.