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Fleurs de cimetière*

Publié le par Nikole


   Les hasards de mon écriture me font mettre en parallèle une image (programmée depuis un moment) relative à la mort là-bas, et une autre ici. Père Lachaise versus Montparnasse. Si les cendres de la brûlerie des corps ont quelque chose de plus poétique, évanescent, sain, et exclut la taphophobie (je fais partie des gens qui ont la peur extrême d'être enterrés vivants), elles ne permettent plus le reccueillement dont on aurait peut-être parfois besoin pour rester, si on le souhaite, proche géographiquement de ceux qu'on voudrait comme rencontrer encore enfouis en leur dernier logis. Durant ces moments de balade avec mes amies avant qu'elles ne reprennent leur train, mes pieds, mon corps étaient exténués. Mon cœur et mon esprit le sont presque autant en ce jour où je me réveillai en sursaut après un rêve où, je m'en souviens, je demi-engueulais ma mère tout en me réfrénant pour ne pas être trop cruelle. Elle avait effacé les lignes d'un dessin et elle n'avait pas à le faire à ma place. Dans ce songe, je perdais mon libre-arbitre, comme j'en ai trop souvent la même impression dans la réalité.    
    Il est serein de déambuler dans un cimetière. Le silence y règne et on a en ville perdu l'habitude de ce silence. C'est une ville à l'intérieur de la ville, où une quantité impressionnante de personnes inconnues reposent près de célébrités qui n'en ont plus rien à faire d'avoir été célèbres. 
   Au hasard des tombes, abandonnées, rongées, et celles manifestement visitées régulièrement avec amour, me venaient en tête des mots qui se télé-scopaient [sic] : le soleil et l'ombre, la vérité et le mensonge, la fraîcheur et la sécheresse, comme, précisément, ces fleurs qui mouraient ça et là, ou pas.
   Curieusement, j'ai pensé aussi au théâtre, avec ce doublon du faux et du vrai ... les associations d'idées sont toutes personnelles et elles peuvent donc sembler étranges : j'ai découvert la chaîne nouvellement née OPSIS ("Le monde est un spectacle") avec entre autres des interviews de gens du spectacle, justement. L'une d'entre eux se rappelait sa joie déjà toute petite à se déguiser. J'ai fait de nombreuses années de théâtre amateur et j'ai cherché à répondre à la même question qui fut alors posée à, je crois que c'était à Béatrice Agenin : "Quel est votre plus beau souvenir théâtral ?" Qu'aurais-je répondu si on m'avait posé la question ? Je n'ai pas hésité un instant, même si, étrangement, j'hésite à me remémorer s'il s'agissait de Chimène ou de (mademoiselle) Julie ... ce que je me rappelle avec une précision extrême, c'est la grande scène vide, le silence sépulcral de la salle, et moi, pieds nus, robe moutarde ressemblant à de la bure, avec le sentiment profond d'être là à ma place, le cœur à nu, dans mon vêtement à moi, les pieds à nu touchant le sol comme je le fais, sans masque et sans déguisement, ce qui est un peu troublant car c'est quand même le contraire du théâtre : j'incarnais une vie fictive tout en restant moi, comme si ça avait été ma vraie vie. Ce qui rejoint une autre question qui me troubla aussi, celle-ci posée à Lionnel Astier : "Entrez-vous dans le personnage ou faites-vous venir le personnage à vous ?"
    À croire que les cimetières favorisent la réflexion, les remises en question, sur la vie ou sur soi-même, qui sait ?

    Au hasard des allées, un imposant cœur floral a attiré notre regard : c'était la tombe de Rykiel. La vivacité rose en était si profonde que j'y ai mis la main, convaincue que les fleurs en étaient artificielles : du tissu ... mais l'offrande était fraîche.
Ce n'était pas le cas sur la tombe de Sontag : quelqu'un l'avait fleurie, mais le soleil et le temps en avaient vite défraîchi et abandonné le passage.
 

La photographie est un art élégiaque. (Susan Sontag)  Il est des jours où je pense comme elle.

* En argot, les fleurs de cimetière sont des taches de vieillesse qui apparaissent sur notre peau.

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