Sept heures

Publié le par Nikole

 

 

Sept heures

 

     Dans la nuit mâtinée de blanc passant au jour, petit à petit, j'ai vu éclore la lumière des fenêtres, tandis que de la mienne, entr'ouverte dans le noir, je songeais à ma liberté de rester au lit, même éveillée, sans contrainte. Sans celle-là, en tout cas. Il était si tôt encore mais je me suis levée, pourtant, en songeant aux prisons de la vie, celle du travail à faire, de l'argent à gagner, des pensées noires, des angoisses à dompter, des enfants à supporter, aux deux sens du terme, dans leurs décisions et leurs atermoiements. J'ai songé que la vie était souvent une attente, mais que l'attente était souvent stérile, que l'âge avançait dans sa course folle, me demandant si au bout là-bas c'était pour bientôt ou si j'aurais le temps, l'esprit libre de m'accomplir sans aigreur, sans jalousie de ceux qui ne spleenent pas, écrivent des livres en s'en donnant la peine et la joie, n'ont pas la pensée se diluant dans le flou de lendemains qu'ils s'imaginent encore possibles, qui avancent au lieu d'avoir les yeux dans le vague. Mais cette pensée-même du mouvement m'entrave, comme si je devais pour ça charrier et tirer un tombereau qui pèserait des tonnes, où seraient entassés tous les objets et sujets qui à la fois m'encombrent et me protègent.
    J'ai écrit la date du jour sur le tableau noir de l'entrée, ponctuation, premier geste-repère, se river au réel, avant le café. J'ai petit-déjeuné, pensé à ma mère qui aimait ce moment, son meilleur de la journée disait-elle, optimiste indélébile de chaque recommencement. C'était une de ses forces. J'ai pensé à mon homme affirmant que ce n'est pas grave quand il est mal, et qui continue d'aller au charbon avec sa tristesse et sa lassitudes engoncées au fond de sa poche, en espérant des jours meilleurs, avec moi, plus tard. En colère et d'un mouvement vif, j'ai secoué la tête en me traitant de folle, moi qui n'ai personne dont le corps soit malade dans mon cercle restreint, même si juste un peu plus loin s'abattent les douleurs. Qu'étaient mes jérémiades de privilégiée au vu, au ressenti d'autres malheurs de taille ? Mais quand les corbeaux noirs volent au-dessus de votre tête, on ne peut qu'entendre leurs cris, même si, comme dit le proverbe, l'important est d'empêcher qu'ils y fassent leur nid.
    J'ai ouvert la porte de la terrasse : l'air frais, la semi-obscurité et les bruits vifs de la route passante en contrebas m'ont assaillie. J'ai allumé une cigarette et détaillé le flot des voitures, le pas déjà alerte de gens sur les trottoirs, et inhalé la vie qui marche en fermant les yeux.
    Je me serais giflée de tous ces mots gris acide qui m'emplissaient la bouche alors que de longues heures ne faisaient que commencer, porteuses d'éternelles questions qui tourneraient à vide et que je m'empresserais d'étouffer sous les activités quotidiennes m'en détournant assez pour n'avoir pas à trouver de réponses. Comme à mon ordinaire, même dans le vide, je luttai. Je finirais bien par gagner cette guerre entre moi et moi.

 

(sinon ici)

 

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E
Pendant cette période dont on ne voit plus la fin, ce qui m'est le plus difficile, c'est l'agressivité ambiante... surtout l'agressivité de ceux qui n'ont pas vraiment à se plaindre... Depuis déjà longtemps, je me suis habituée à un retrait volontaire, une grande méfiance de la foule.<br /> Pendant le confinement, j'ai beaucoup peint (du coloriage ) temps suspendu... et pendant le déconfinement, j'ai découvert un cinéaste merveilleux que je ne connaissais par (Tarkovski)... et nous nous sommes tant aimés...  
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L
Ah se lever après une nuit agitée (ou pas), se lever, se traîner pour avaler le café matinal, se préparer à sortir pour se rendre au boulot, vivre une vie qui n'est pas vraiment la nôtre et la retrouver tard dans l'après-midi... Au fond, une vie toute ordinaire, commune à tous ceux qui filent au boulot de grand matin pour ne se retrouver que le soir dans leur seule vraie vie... La retraite a cela de bon que le temps, même s'il court toujours aussi vite, n'est plus qu'à ceux qui disposent enfin d'un temps personnel plus vaste que du temps où ils s'acharnaient à bosser. Mais en font-ils quelque chose d'autre que ce qu'ils ont vécu jusqu'à ce moment-là ? Certains sont perdus (j'en ai vu beaucoup qui traînaient leurs grolles avec une pesanteur incroyable, comme s'ils étaient devenus vides). D'autres s'occupent comme ils peuvent, voyagent, se grisent d'ailleurs qu'ils oublient tout aussitôt pour renouer avec leur errance inquiète : le temps est mesuré pour chacun et comme il est coutume de le dire "nul ne sait quelle sera l'heure"...
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D
Un très beau texte....Dommage qu'il soit aussi noir.....La vie est un bien précieux, un trésor. Quand je vais mal , j'essaie de relativiser comme tu le fais d'ailleurs
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M
Cette chanson est extraordinaire !
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P
Encore du très beau , du très bien écrit , et qui , tu le devines évoque et  éveille en moi des choses  assez semblables .<br /> Dur à lever le matin autant que difficile à faire aller dormir quand j'étais encore dans la catégorie dite des actifs, j'ai, sans me forcer du tout, pris l'habitude de me lever tôt depuis que je suis retraité.<br /> Réveillé vers 6.30 , j'en profite moi aussi pour boire mon café , seul , dans un silence qui me va bien, et qui ne durera pas.<br /> Et tous les matins , je vois cette journée devant moi....est-elle du temps gagné sur cette fin inéluctable qui arrivera , mais quand ?<br /> Est elle une journée de plus à attendre le soir et parfois ses affres du " y aura-t-il un Demain ?"....<br /> la Retraite que tu évoques , cette retraite idéalisée, où on fera ce qu'on n'a pas pu faire avant .....n'est elle pas qu'une succession de lendemains ? dont on ignore (avec un peu d'angoisse pour ma part) lequel sera le dernier .....<br /> La Retraite , Dernière Date Sociale Connue, et ses matins où tout peut, et doit recommencer .<br /> La Retraite : un mythe décisif.<br />  
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C
désolée de ne pouvoir te remonter le moral, j'attends des jours meilleurs, s'ils viennent ... rien ne me semble moins sûr ... tous les matins je scrute le ciel, tous les soirs entre les nuages, je cherche les étoiles, les arbres limitent mon horizon, et j'attends tout en m'activant à tromper le temps ...<br /> amitié .
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P
J'ai la même chance que Mireille, et je sais qu'elle est grande !!!<br /> Je crois profondément en l'impermanence des choses, il faut juste attendre qu'un jour nouveau se lève, c'est à nous d'envoyer la lumière... Courage Nikole, à bientôt.   brigitte
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M
Quand je travaillais, les matins étaient souvent difficiles et pourtant, il fallait bien y aller si je voulais tout simplement vivre. Ce quotidien me semblait sans fin....<br /> Aujourd'hui, j'ai le choix de me lever quand je veux et de faire ce que je veux et cependant, je continue à me lever tôt mais sans la contrainte du temps, en choisissant ce que sera ma journée...quelle "chance"!<br /> Bises du jour,<br /> Mireille du sablon
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