Sept heures
Dans la nuit mâtinée de blanc passant au jour, petit à petit, j'ai vu éclore la lumière des fenêtres, tandis que de la mienne, entr'ouverte dans le noir, je songeais à ma liberté de rester au lit, même éveillée, sans contrainte. Sans celle-là, en tout cas. Il était si tôt encore mais je me suis levée, pourtant, en songeant aux prisons de la vie, celle du travail à faire, de l'argent à gagner, des pensées noires, des angoisses à dompter, des enfants à supporter, aux deux sens du terme, dans leurs décisions et leurs atermoiements. J'ai songé que la vie était souvent une attente, mais que l'attente était souvent stérile, que l'âge avançait dans sa course folle, me demandant si au bout là-bas c'était pour bientôt ou si j'aurais le temps, l'esprit libre de m'accomplir sans aigreur, sans jalousie de ceux qui ne spleenent pas, écrivent des livres en s'en donnant la peine et la joie, n'ont pas la pensée se diluant dans le flou de lendemains qu'ils s'imaginent encore possibles, qui avancent au lieu d'avoir les yeux dans le vague. Mais cette pensée-même du mouvement m'entrave, comme si je devais pour ça charrier et tirer un tombereau qui pèserait des tonnes, où seraient entassés tous les objets et sujets qui à la fois m'encombrent et me protègent.
J'ai écrit la date du jour sur le tableau noir de l'entrée, ponctuation, premier geste-repère, se river au réel, avant le café. J'ai petit-déjeuné, pensé à ma mère qui aimait ce moment, son meilleur de la journée disait-elle, optimiste indélébile de chaque recommencement. C'était une de ses forces. J'ai pensé à mon homme affirmant que ce n'est pas grave quand il est mal, et qui continue d'aller au charbon avec sa tristesse et sa lassitudes engoncées au fond de sa poche, en espérant des jours meilleurs, avec moi, plus tard. En colère et d'un mouvement vif, j'ai secoué la tête en me traitant de folle, moi qui n'ai personne dont le corps soit malade dans mon cercle restreint, même si juste un peu plus loin s'abattent les douleurs. Qu'étaient mes jérémiades de privilégiée au vu, au ressenti d'autres malheurs de taille ? Mais quand les corbeaux noirs volent au-dessus de votre tête, on ne peut qu'entendre leurs cris, même si, comme dit le proverbe, l'important est d'empêcher qu'ils y fassent leur nid.
J'ai ouvert la porte de la terrasse : l'air frais, la semi-obscurité et les bruits vifs de la route passante en contrebas m'ont assaillie. J'ai allumé une cigarette et détaillé le flot des voitures, le pas déjà alerte de gens sur les trottoirs, et inhalé la vie qui marche en fermant les yeux.
Je me serais giflée de tous ces mots gris acide qui m'emplissaient la bouche alors que de longues heures ne faisaient que commencer, porteuses d'éternelles questions qui tourneraient à vide et que je m'empresserais d'étouffer sous les activités quotidiennes m'en détournant assez pour n'avoir pas à trouver de réponses. Comme à mon ordinaire, même dans le vide, je luttai. Je finirais bien par gagner cette guerre entre moi et moi.
(sinon ici)
