Roses à épines
Ce me fut un choc, au réveil, de découvrir là, sous ma fenêtre, en contrebas, cette scène.
Il devait être dans les huit heures : elle était près de l'abribus, sur le trottoir de cette rue très passante, au vu et au su de tous, au milieu, complètement au milieu de la vie des autres. Et cette couverture, rose layette, me faisait de cette scène quelque chose d'encore plus incongru, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que c'est un mot, adjectif ou nom, qui évoque plutôt a priori des choses douces dans la vie : Être sur un petit nuage rose.
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. Les siennes devaient être bien fanées déjà, ou avaient même pourri dans une vie glauque ; mais je n'en sais rien. Elle a bu du lait, s'est levée d'un seul coup.
D'un geste vif, elle a pris le barda encore valide, tiré la couverture à elle et l'a traînée sans se retourner vers ce qui ne lui était plus utile, laissant la seule trace efficiente de certaines vies dans ce qu'on voit d'elles : des déchets. Elle partait comme on s'enfuit.
Des scènes de rue qu'on voit maintenant partout. Ma ville est assez, comment dit-on, bourgeoise ? N'empêche que, hormis cette femme, là, dont il était difficile de deviner l'âge (la cinquantaine ?), la partie sous la bretelle d'autoroute, à gauche, est habitée depuis plusieurs années par un groupe de jeunes qui y ont élu domicile, et au-dessus, sont-ce les vacances et la plus faible fréquentation passante, voire le refus de donner de l'argent des automobilistes qui les ont fait s'éloigner, on voyait il y a encore peu de temps mendier en alternance un vieillard claudiquant et une empaquetée traînant sa fillette avec elle.
Quels passés font qu'on se retrouve comme cette femme, là, sans avenir apparent, vivant la minute présente en ne voyant plus rien autour, dans une sorte de fracture du temps et de l'action, dans un vide qu'on suppose absolu ?
La femme a traversé sans regarder et disparu au coin de la rue rapidement. Sa grosse couverture rose la suivait comme un chien fidèle.




