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Chronik (3)

Publié le par Nikole

 

Jeudi 14

 

Chronik (3)

 

     Les délices de Capoue … je ris, pourquoi cette expression entendue il y a si longtemps en cours de latin me revient-elle comme tombée du ciel, là, tout de suite … ces délices m’ont cueillie, comme si souvent maintenant, au bord du canapé, hier soir, en face de la télé. Enfoncée dans les coussins, parfois même les fesses dans le vide, les pieds sur le tabouret de bois acheté à Orouet dans les années quatre-vingt, je m’endors, avec facilité et mollesse, complètement inconsciente, ne luttant que quelques instants les yeux écarquillés pour suivre l’intrigue qui ne suffit pas à retenir mon attention corporelle. Je m’endors doucement dans la tiédeur et le ronron de la machine. Au début, IL me secoue légèrement, quelquefois que je tiendrais à comprendre quelque chose de la série ou du téléfilm qui se déroule. Et puis il n’insiste plus, restant seul à côté de ce gros paquet mou et silencieux posé près de lui et qui commence sa nuit dans d’autres bras que lui, ceux de Morphée.

*

    Je suis pleine. C'est incongru de dire ça, je sais bien, mais, une fois de plus, la phrase m'est tombée comme ça, direct [sic]! Ça me fait rire. Moi qui entrepose, conserve, compacte, après tout, qu'y-a-t'il d'étonnant à ce que, à l'instar de mes tiroirs, armoires, écritoires et boîtes de tous les tonneaux, cartons, ferraille ou bois, je ne sois pas, moi aussi, un entre-peau, un antre-pot, un contenant de tous les mystères, de tous les images, mots, pensées, retenues divers ; il en faut de la place pour la cuisine, n'importe quelle cuisine, alimentaire de l'estomac et de la tête ou du cœur, il en faut de l'étendue pour pousser de plus en plus de choses, même dans les coins. Alors je pousse mes murs internes ... peut-être ... quoi d'autre ? quoi d'autre !

 

 Vendredi 15

 

    Quand j’étais enfant, il y avait beaucoup de films de guerre à la télé ; de westerns aussi. Des scènes se passaient dans d’improbables déserts où l’horizon n’était déchiré que par le contour de quelque vague colline, probablement celle où étaient cachés de vilains indiens qui ne faisaient rien qu’à embêter de gentils cowboys.  Des petits  ballots de paille desséchée couraient sur le sol, dansés par une brise invisible. Je me souviens de cette paille sur une voiture cette nuit dans mon rêve. Je rêve souvent de voitures en ce moment. Voiture. Cheval. Vapeur. Des peurs, légères, presque aériennes –vapeurs- j’en ai toujours dans mes songes, parce que je m’y promène sans cesse en attente et en intermédiaire de quelque chose entre deux mondes, dans des lieux en transformation, où je me perds, où je cherche ma place. Transparences opaques.

 

Samedi 16

 

    Écrire, c’est choisir de laisser sur le côté certains des mots qui éclosent en moi chaque matin par bouquets, gerbes, fulgurances ou souvenirs. Tout ce qu’on fait dans la vie est d’abord le choix, volontaire ou non selon notre appréciation, notre pouvoir ou non, de ne pas faire « le reste ».
Je pensais à ça hier dans le RER, presque seule dans la rame entre Défense et Cergy. Toujours « Moderato » au bout des doigts, je me suis mise à noter les impressions en nombre qui m’assaillaient régulièrement à la vue d’un panneau publicitaire, d’une femme qui marchait sur un quai, de reflets. En même temps que les mots tournaient manège, les images m’appelaient, et j’ai re-vécu ce besoin de prendre des photos avec l’œil d’un animal sauvage cherchant sa proie.

    Entre le réveil et l’écriture l’esprit et les priorités d’images ont déjà changé. Rêve. Oui, encore. Peut-être mon starter après tout. Lourde cette nuit. Le père de mes enfants et à nouveau une rupture pénible comme si la réelle n’avait pas suffi. Et toujours ces no-man’lands  – le mot peut faire rire – des lieux de mes songes. Sans doute psychologiquement logique de se remémorer un père dont une des filles et moi nous sommes encore fait mal hier dans notre promiscuité parfois insupportable.

    Aujourd’hui, un an après la décapitation de Samuel Paty par des êtres à écraser comme des nuisibles, je ne dirai rien de ça, je l’ai déjà fait ailleurs et trop et il me faut un répit aux mouvements intérieurs intenses qui me charrient, en y pensant ; de tristesse en masse. Mais je pense fort à lui.

*

 

    Un morceau de pain est tombé de mon plateau-télé et j'ai constaté la chose alors que je croquais dans une pomme. Un souvenir fulgurant m'est alors revenu de l'école primaire et de ses goûters : certaines élèves -je mets ça au féminin car à la récréation filles et garçons se séparaient intuitivement sans qu'ils y soient obligés- apportaient un morceau de pain et une pomme ... je trouvais ça incongru, d'autant que la plupart du temps ils mangeaient les deux en même temps, comme faisaient à la campagne les hommes associant pain et oignon. Cette pomme au pain, ou ce pain à la pomme, je n'ai plus jamais vu ça après, et je me demande si je suis la seule à avoir ce souvenir-là, et à l'avoir sorti, involontairement, de ma mémoire.

 

 

Dimanche 17

 

     Sourire des circonstances ... Et quand ce n'est spontanément pas moi qui écris sur le sujet, voilà que ce matin mon petit dèj s'ouvre sur une émission dont le sous-bandeau étale : "Rêve, déjà vu, prémonitions ... décrypter les signes de la vie". Bernard Werber, invité, y explique tranquillement ce qu'insidieusement je me prends à penser et intérioriser depuis quelque temps, sans doute inconsciemment en partie "via" -par le chemin- de ma fille aînée versée dans ces croyances ? philosophies?-là. Il cite Pascal, bien sûr, et son pari, et en fait l'extension actuelle qu'après tout peut cheminer en nous pour nous aider à vivre qu'on existait peut-être avant notre naissance sous forme d'âme qui continûment, change d'objet à chaque vie (et continuera après nous) ; autrement dit ce que j'ai évoqué déjà. Ça fait idée à la mode, théorie dans l'air du temps, ça donne un sens et une justification au monde et du coup, c'en serait presque rassurant. C'est une religion comme une autre. En fait non, en tout cas pas pour moi, car si je continue à me savoir athée, c'est précisément qu'il n'est pas question de quelconque dieu là-dedans, mais s'imaginer que des existences abstraites (quel paradoxe !), que des forces infimes et impalpables existaient déjà avant nous et continueront après, je vais peut-être finir par penser que c'est plausible, sinon réel. Et tant mieux pour moi si ça m'aide. Tant mieux à condition de ne pas perdre toute logique du "vrai" réel (paradoxal, là aussi ? ... moins, à mon sens, mais ça se discute sur le plan rhétorique), à condition que ça m'aide à mieux vivre ce réel, et surtout de ne pas être prosélyte et imposer cela aux autres. Parce que le péremptoire et le sens de la mission, ça m'est insupportable.


Une âme, en fait, ça vit un road-movie ! ... Cette idée m'amuse. Et ... les anges, dans tout ça?

 

*

 

 

     Vu "entre midi" comme on dit en Lorraine, autrement dit le temps du repas de midi, la "pause méridienne" en termes plus intellos, aussi, mais moins rigolos, vu, donc, "Good bye, Columbus" en replay-Paramount. J'aime bien regarder un film pendant une sorte de sieste post-prandiale ... L'image de présentation du film m'a attirée avec sa photo de piscine bleue ensoleillée où surnageait le visage de la fille qui avait joué dans "Love story". Pas eu le temps de m'affliger de mon manque de mémoire des noms que déjà le sien apparaissait au générique. Et puis, Columbus, ça me rappelait une ancienne chanson que j'aimais bien, de Suzanne Vega.
Un film de 1969, foutreciel que ces temps semblent lointains, passés et surannés, même si le thème de la mésalliance est pérenne. Bizarre
[sic], aussi, les débuts d'évocation d'une sexualité autre, de contraception. Et sourire en entendant des mots comme "flirter" ... combien de vies avons-nous vécues nous autres qui sommes nés dans les années cinquante, des pantys, kilts, pattes d'èph et sabots entre collège et lycée, ignorance absolue ou presque de nos corps, téléphone chez le voisin et télévision chez la grand-mère, jusqu'à aujourd'hui où nous y sommes, en âge d'être grands-parents et où des tombereaux d'objets et de changements de sociétés, de population et de planète ont traversé, bouleversant tant sur le passage, nos ans ?

 

 

 

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