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Chronik (6)

Publié le par Nikole

 

Jeudi 18 novembre

 

    Il* écrit : Une expérience décidément étrange et presque scandaleuse consiste à passer sans transition de l'univers aseptisé des aéroports, où l'on chercherait en vain un moucheron égaré hors du charnier natal, à la nature sauvage. Bien qu'il y ait bien d'autres choses à dire de lui et de ce livre qui m'a beaucoup apporté (de ces livres où l'on peut sans cesse revenir car ils sont des livres de vie), je me suis dit oh le salopiot, il aurait pu mettre des guillements, ce n'est pas de lui ça. Les élèves que nous étions, en tout cas dans mon passé à moi, au moins section littéraire, ont sans doute tous entendu une fois au moins le vol de gerfauts hors du charnier natal ... Je me suis mise à penser à ça, à ces bouts de phrases, à ces citations qu'on fait siennes, en s'en apercevant ou pas.  Est-ce que quand on cite sans guillemets, on le fait de façon disons malhonnête, ou parce qu'on pense que tout le monde comprendra sans qu'on ait à préciser d'où ça vient ... une sorte de réappropriation collective. Je me souviens que le sous-directeur du premier labo où j'ai travaillé appelait ça la "connivence intellectuelle" et je trouvais pour le moins étrange cet entre-soi comme implicitement cultivé à la même nourriture... les limites des mondes sont parfois poreuses et parfois étanches ... quand est-ce que ça a de l'importance, ce copyright implicite ? Cette expression qu'il utilisait -ou qu'il avait peut-être prise de quelqu'un d'autre, après tout, je n'en sais rien- je ne voyais pas ce qu'il en pensait, et je ne le lui aurais pas demandé, car il se serait moqué. C'était un sale bonhomme, qui sous des dehors obséquieux, était d'une perversité maligne, convoquant les femmes fragiles dans son bureau et les faisant pleurer. Il avait une langue de vipère, racontant des choses méchantes sur les gens dans leur dos, je crois bien que tout le monde y passait. Peut-être que je noircis le tableau, que ma défiance force ce trait de son caractère, mais il est de ces êtres auprès desquels on sent un truc pas franc du collier, et c'est l'impression diffuse et constante que je ressentais auprès de cet homme-là. Il est mort d'un cancer, le pauvre, parce que là je le plains franchement, quand j'ai appris lequel, me disant que quand même, la mort et les symboles, c'était un domaine mystérieux où il y aurait beaucoup à découvrir ... un cancer de la langue.
    Je devrais m'arrêter là pour parler d'une triste maladie, mais un autre élément me vient en tête encore. La comédienne qui tenait notre atelier de théâtre est morte il y a peu d'un cancer du pancréas, et j'ai appris que quelques semaines plus tard son chien est lui mort, aussi. D'un cancer digestif.
    Enfin, et j'en terminerai là-dessus (la mort), pour ce sujet, on a tous vécu et/ou entendu des récits de gens attendant de dire adieu à quelqu'un pour s'en aller ... le personnel hospitalier sent ces choses-là, habitué, mais la personne concernée, j'en suis sûre, est consciente qu'arrive le moment ultime, et c'est même parfois elle-même qui le formule. Sylvie, notre comédienne, a tenu un an, et s'accrochait, devenue peau de chagrin pugnace, pour voir naître sa petite-fille : elle, est morte quelques jours avant.
    Il me faut retourner à ce livre porteur évoqué au début, et citer de ce journal, de cet essai, de ce carnet de bord de pensées et de récits -je ne sais trop comment le qualifier- et citer quelques autres lignes pour fleurir de façon sinon plus gaie, du moins plus claire, avec des fleurs moins tombales que celles que je pose sur ma table aujourd'hui depuis le début de ma réflexion.
    J'ai cherché, mais au milieu des évocations de nuages, d'animaux et d'idées virevoltantes, je ne suis tombée sur aucun végétal ... je retourne donc à la page du charnier, et lis, un peu plus loin, ceci : Pressentir qu'au lieu des bavardages, de cette musique d'aéroport qui n'est même pas faite pour être écoutée [...] on n'entendra bientôt que du vent, des torrents et des chants d'oiseaux, aide à supporter [...] les surfaces verticales, les angles droits, la consistance de ces matières lisses, propres et dures où se plaît notre époque : métal, verre, plastique, béton, marbre si poli qu'il ressemble à du plastique, comme si l'artificiel devenait l'ambition du naturel.
Une image est immédiatement venue se plaquer sur ce que je lisais, celle vue dans un documentaire sur Charlotte Pierrand, architecte prônant les produits industriels, modernes, aux lignes brutes, ramassées, métal, béton, pareil !

Chronik (6)

... mais une femme qui fut aussi photographe de gens dans leur quotidien, et dont j'ai découvert cet été l'existence via une grande et belle expo à Arles.

Chronik (6)

 

Chronik (6)

 

Chronik (6)

 

 

   Chronik (6)

Je n'en dirai pas plus sur elle ; peut-être ai-je attiré votre attention sur une femme engagée et tenace que vous pourrez connaître davantage, si ça vous dit, particulièrement en regardant le documentaire que j'ai évoqué. Très active créativement (elle faisait aussi des collages -parfois à visée pédagogique- sur des évènements, des situations), je vous invite d'autant plus à la découvrir qu'elle fait partie de ces femmes libres qui étaient une véritable incarnation féministe (loin des foldingues bobos parisiennes qui s'intitulent comme telles et qui sont de dangereuses prosélytes woke à indignation sélective).

 

 

Chronik (6)

 

 Vendredi 19 novembre

    Hier, Kat m'a raconté son rêve de mardi soir : Cha, notre prof de théâtre, avait eu un accident de voiture, elle pensait ses pensées noires déclencheuses de ce cauchemar ; Mar lui répétait  elle n'a rien elle n'a rien ! Hier alors que je me préparais pour ledit cours coup de fil de Mar m'annonçant un accident de voiture de notre prof très choquée mais elle n'a rien elle n'a rien ! Troublant, à tout le moins ! L'univers des rêves, les circonvolutions de notre cerveau.
Du coup, nous avons pu aller faire ce que je décris ensuite.
    J'ai rêvé que, exactement comme hier dans le réel, je me coupais aux lames très affûtées (et moi du coup ne le suis pas très fut-futée) du nouveau petit robot très bas prix fait dans des contrées lointaines ... le mien, un vrai, ne fonctionne plus depuis longtemps à cause d'une toute petite pièce d'entraînement (mécanique, même pas informatique), pulvérisée par le temps, et évidemment pas changeable, même si tout le reste de l'appareil fonctionne encore très bien. On était venu dans ce magasin pour acheter un nouveau lave-linge (vous savez, celui sur lequel on s'était échiné il y a quelques mois -ah, dix mois quand même, en vérifiant, c'est pas rien !- et dont je vous narrais ici les péripéties de réparation !). Bon, nouveau lave-linge, donc, à venir imminemment. Nous nous sommes baladés dans les rayons, incroyable la diversité de ce qui se fait, la diversité des prix, aussi, sûrement injustifiée. Une fois de plus, j'ai maudit intérieurement cette civilisation de merde où on nous fait sans cesse la morale alors que les hautes instances détruisent la planète seconde après seconde en installant une sur-consommation obligatoire et délétère ... je recycle le moindre papier quand des millions de tonnes d'appareils sont abandonnées dans la nature. Décroissance ! décroissance ! Devant le rayon des grille-pain, j'ai admiré les lignes douces d'appareils même pas chers, pour certains, en retardant son achat, même si celui qui me sert encore est tout déglingué et qu'il faut parfois tenir la languette d'accrochage, à moitié cassée, pour qu'il se mette en route.
Ce matin, même arc-boutée au petit bout de plastique, il a refusé de démarrer ! La loi des séries ?

 

 * Armand FARRACHI, La tectonique des nuages.

   

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