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Vingt-trois ans

Publié le par Nikole

 

 

Vingt-trois ans

 

    Pour certains, le début de la vraie vie peut-être, pour d'autres, le souvenir d'un triste jour. Celui de ta mort.
Tu me manques encore, petite mère. Bien sûr pas avec désespoir, mais avec à la fois une tristesse et une tendresse récurrentes. Des regrets aussi, même inutiles et stupides, de n'avoir pas été assez aimante, ou de ne pas te l'avoir assez montré, et dit.

    Bien sûr que j'enjolive, que j'ai souffert de ta surprotection : aimer, même trop, même mal, au point d'enfermer, d'angoisser. Soi-même. L'autre. Toi. Moi. Nous, tes enfants. Je ne te blâme pas de m'avoir causé de lourds chagrins, je me blâme de t'en avoir causés. Mais on fait comme on peut avec ce qu'on est. Et puis avec le temps on comprend pourquoi. On se met plus facilement à la place.

    Un souvenir funeste, c'est comme un caillou dans une chaussure, même s'il est poli, même s'il s'incruste pour faire corps avec la peau.

    Tes cailloux rapportés du Tréport ou d'ailleurs (tu m'as transmis cette habitude), je n'en ai qu'un souvenir lointain, en particulier ces énormes galets qui une fois arrivés, ont bordé certains parterres de fleurs. Après toutes ces années passées, je ne peux m'empêcher de rire en pensant au lourd monceau de cailloux, sous tes pieds, dans la Dauphine, en rentrant de vacances. Je ne les imagine plus. Quand ont-ils disparu, de la bordure ou de mon regard ? Quand nous avons vidé la maison, après la mort du père, aucun caillou, nulle part.

     Comme toi, mais maintenant avec plus de mesure, je fais la même chose, je ne peux fouler une plage sans rapporter quelque galet de forme étrange ou d'une couleur qui me plaît. Comment feront-elles, mes filles, à ma mort, pour se débarrasser du lourd fardeau, propre et figuré, de mon diogénique fatras, que pourtant je m'efforce d'alléger semaine après semaine ? Il ne leur faudra pas d'état d'âme, c'est tout ce que je leur souhaite. Mais j'aimerais bien avoir sur ma terrasse ce caillou, énorme, ramassé par toi un jour, et que la mer avait creusé, troué en son milieu, comme pour en faire un chas d'aiguille de géant, par où passerait un fil, des milliers de fils. De ceux qui tissent le vêtement qui habille la vie.

 

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