Un prénom
Sainte. Ma petite mère en était une, elle ne voyait pas le mal, ou ne le supportait pas quand elle considérait que c’en était. En tout cas selon un code de valeurs traditionnelles. Voire patriarcales. Et aujourd’hui c’est la sainte Bernadette. Maman s’appelait ainsi … enfin, à partir d’une certaine date. En fait son nom de naissance, c’était Bronislawa. Elle est née en Pologne, à Tyrawa Wolosca (mes filles, bien plus tard, feront le voyage jusque là), et enfant illégitime, y est restée jusqu’à ses 7 ans, abandonnée par sa mère partie en France sans elle, car objet visible d’un rejet … mais c’est une autre histoire, qu’il me faudrait bien raconter un jour, pour exorciser ses démons partis en cendres avec elle, voire les miens, peut-être, quelque part … puisque paraît-il existerait (pourrait exister ?) une mémoire génétique.
Ma mère est finalement venue en France -un compagnon devant qui sa mère s’épancha sans doute un soir de remords l’enjoignit à le faire- pour finalement rester sous le regard et les ordres de sa mauvaise mère.
Un jour elle a épousé mon père, d’origine polonaise lui aussi ; à y bien réfléchir, je n’ai pas une goutte de sang français organique même si mon cœur, mon cerveau mesurent le privilège d'être née Française et d’appartenir à ce pays, même malade et que je persiste à penser en déliquescence.
Gamine, bien sûr, et même plus tard, je ne comprenais rien à l’administratif lié aux étrangers, à la naturalisation, tout ça, et il me faudrait bien, là encore -quelle manque de curiosité (de déni de quelque chose?) de ma part !- regarder de près toutes ces archives de papiers conservés !
Mais revenons au prénom : je ne sais pas quel âge j’avais quand j’accompagnai ma mère à la mairie, même si je m’y vois encore à côté d’elle. J’ai en tête l’idée de naturalisation même si ça me paraît bizarre après tout ce temps passé en France mais peu importe ; ce que je me rappelle avec précision, c’est l’échange entre le secrétaire de mairie (et directeur de l’école) et ma mère. Monsieur Mollet (peut-être Mollé, mais on prononçait « è », alors … et puis comme il fit l’œuf, ce jour-là ! ) mon instituteur en CM2, était un sale type, même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque, ayant intégré l’idée, même injuste, du bien fondé de l’autorité, alors qu’il s’agissait parfois d’autoritarisme (tournant les oreilles de Nono Parmentier jusqu’au violine) lié à un manque manifeste de psychologie (parlant tout haut dans la classe des règles de Brigitte Philippon ! ou me traitant de menteuse) mais beaucoup de maîtres étaient je le suppose, intouchables ces années-là !
- Alors, Bro-nis-la-wa ! Bronislawa !
Il la regardait par en-dessous, scandait en détachant les lettres comme si c'était illisible, tripotait son stylo.
Ma mère, je m’en souviens, avait la gestuelle d’une petite fille prise en faute et parlait tout petit :
- Oh, vous vous moquez …
Elle disait ça mi-figue mi-raisin, les mains ballantes, ne sachant comment se dépêtrer des remarques et du regard du mec qui, je le comprends comme ça aujourd’hui, se sentait supérieur.
Je me souviens de ma gêne, de cette sensation de malaise qu’on peut éprouver dans des situations, comment dire, décalées.
Je me souviens aussi qu’en sortant du bureau, ma mère s’appelait Bernadette.
Bonne fête, maman !