La modernité (le retour)
Le lendemain, elle était souriante, titre un livre sorti il y a maintenant bien longtemps. Je suis une femme de routine, qui aime le calme, les repères. Et en me mettant devant l'ordi ce mardi matin, je me réjouissais que tout fonctionne. Sauf que le feuilleton d'hier est à épisodes, comme vous l'allez lire sur l'heure.
Ayant préparé un des textes à jouer pour le théâtre, je l'imprime. Enfin, je l'imprime ... j'appuie sur "imprimer", ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Et je vais récupérer les feuilles. Sauf qu'elles ne sont pas sorties. Tout est ok pourtant, me cause l'interface. Certes il n'y a plus beaucoup d'encre, mais plus beaucoup, c'est pas "rien du tout", et trois fois rien, c'est déjà quelque chose, pour paraphraser un humoriste célèbre.
Bon ... bon ... Vous avez déjà compris que je prends mal la chose, et que, après avoir attendu et constaté que rien ne se passe, je commence à être inquiète. Mais ... mais l'expérience doit servir et je décide de ne pas m'affoler ... je décide, j'ai dit ... j'ai pas dit que j'y parvenais. Hé ben si, j'y parviens. Presque. Radicale : je ne tente rien avant SON retour ... mais c'est pô tout d'suite. Tant pis, j'attendrai (le jour et la nuit, j'attendrai toujours ...)
(acoustique à Baalbek)
Pas envie de revivre l'épisode d'hier, de risquer de tout chambouler dans mon installation numérique. Mais le truc m'agace quand même, on le serait à moins, agacé, non ? ... bref ! ça faîche, ce truc, cette emprise de la machine sur l'homme la femme. Ce manque de contrôle du réel sur le virtuel.
Comme je n'en suis pas à un paradoxe près, et qu'en plus je me traite de flipette, je m'approche de la box et ... bim ! je la débranche ... je compte 10 secondes, pendant lesquelles la machine a une pulsation bizarre comme si elle comptait avec moi, qu'est-ce que ?!! ..., et je rebranche.
Vite vite la première chose que je vérifie, c'est la télé. A' fonctionne ! Ok ! ... Quant à l'imprimante, pas le moindre souffle de début d'action. Sentiment de grande solitude (moi !)
Je me sens démunie, mais fataliste. Définitivement, les machines et moi, ce ne sera jamais une histoire d'amour ! Temps mort.
Je me rebelle. Je décide d'appeler la hot line. Ce qu'il y a de bien, c'est que, comme la dernière fois, j'ai un conseiller tout de suite. La liaison est un peu pourrie, puis ça s'arrange. Il est aimable certes, il me pose des questions mais ne comprend pas ce qui se passe dans les entrailles de ladite machine, et me fait patienter pour joindre un autre service. Après de longs moments d'attente avec par intermittences une musique tonitruante, j'ai au bout du fil une jeune femme à accent (asiatique ?) fort aimable qui me demande de lui expliquer mes malheurs.
Elle m'assure qu'elle va m'aider à résoudre le problème. Je suis dans mes petits souliers et lui demande en gros de m'excuser d'être si nulle. Avec une douceur exquise, elle me répond que c'est son travail de m'aider et qu'elle se met à la place des gens aux prises avec les problèmes.
Je lui explique le topo et au bout de quelques secondes elle pense savoir : le niveau d'encre est trop bas. Je m'insurge (mollement) en rétorquant qu'elle (la machine) me l'a pô dit (en le lui racontant je ris intérieurement : quelle remarque !)
Mes angoisses, même sans qu'on me voie, sont sans doute transparentes car elle me demande si j'ai besoin de son aide pour changer les cartouches, vu que je lui avoue que c'est la première fois que j'opérationne la chose, et que j'ai peur de faire des conn.... ("Vous en avez, des cartouches ?" s'enquiert-elle. Ouiiii, hp ink en envoie systématiquement un nouveau jeu quand on met en place le jeu précédent). "Mais euh, m'étonné-je ... vous allez m'aider comment, sans être près de moi ?" Cela n'a pas l'air de la formaliser, elle doit avoir l'habitude de côtoyer, par téléphone interposé, des aussi nunuches que moi, ou alors cette femme est une sainte. Chuis tellement troublée que je ne sais plus comment on ouvre l'imprimante. Je dois avoir la voix d'une petite fille de maternelle dans nos échanges, car elle va jusqu'à me préciser qu'il faut retirer les languettes de protection des cartouches. Je ne m'esclaffe même pas, tellement je suis concentrée, poule devant un coutelas ! Rahan, à mon secours !
Bon, j'ouvre, c'est un coup à prendre (j'ai parfaitement conscience d'être ridicule, à ce moment et ici, en narrant l'anecdote, mais je n'ai pas cet amour-propre-là ... avoir conscience de ses limites et de ses incompétences, de ses peurs aussi, est pour moi une forme de dignité !).
Pas à pas, si je puis dire, doigt à doigt, plutôt, avec d'infinies précautions, j'ôte les cartouches vides, et tente de faire le bon geste pour mettre les pleines. Je me sens maladroite, je tremblerais presque. Je referme, et ouf, une page s'imprime. Je me réjouis, mais j'ai tort, car la suivante ... reste coincée. Temps mort. C'est pas vrai ! ... je vais pleurer ... Je suis fébrile.
La sainte ne perd pas patience. Je vois sur l'interface-ordi que "la porte est ouverte". Je tâte l'imprimante, mais non, tout a l'air bien. "Vous avez peut-être mal mis les cartouches ?" Manquait pu'qu'ça ! Même pas foutue d'engoncer un truc dans l'machin : quelle cruche je fais, sans blague ! Je commence à m'affoler. "Ouvrez la porte s'il vous plaît". Mais je ne peux pas, puisque tout est allumé et la feuille coincée loin. "Arrêtez le processus en fermant !" Mais en faisant quoi ? ... ah oui, si j'appuie sur la croix rouge (warf !) ça arrête le truc. Ok, ça s'éteint et la feuille coincée s'extrait, avec fluidité en plus (j'avais craint d'avoir "bourré" la machina ; qu'est-ce que j'aurais fait si le papier s'était déchiré ?).
J'ouvre, je pose des questions hyper-bêtes comme si la fille voyait ce que je fais, je tâtonne les cartouches, je ne remarque rien de spécial, j'appuie ptêt un peu plus, même pas sûr, je referme et je suis morte de honte, mais seulement un quart de seconde. "Rallumez" (je ne sais plus sur quel bouton-voyant appuyer mais, constante, elle me guide encore ... lumière !) "Ne touchez plus à rien, il faut qu'elle se reconnecte, elle va sortir un papier de (je ne sais plus de quoi mais peu importe)". Le papelard sort. Et dans la foulée, mes impressions en attente depuis des lustres. J'arrête mes exercices d'apnée.
Heureusement que cette dame n'est pas près de moi, je l'étoufferais à force de la serrer dans mes bras de gratitude. Je la remercie en gerbe de mots doux et reconnaissants, louant son efficacité, sa gentillesse et sa patience. Je l'entends sourire et ça me fait plaisir.
Comment ferais-je dans un monde de machines où je ne pourrais plus me défendre grâce à des humains ?!
Nous ne sommes que des humains, mais qu'est-ce que c'est mieux, qu'est-ce que c'est bien ...
I'm only human ...


